jeudi 29 décembre 2016

La Mixtape #58


Pour l'amateur de musique, la période des fêtes est d'autant plus agréable qu'elle permet de mettre à profit son temps de repos pour prendre du recul sur les sons de l'année écoulée. Tous les sites et blogs en vue ont publié leurs tops de l'année, des playlists fleurissent dans tous les coins et pour une fois, on aurait presque le temps de tout écouter. Cette mixtape n'est pas un top mais bien, comme d'habitude, une petite sélection de mes coups de cœur depuis la dernière édition. Bonne écoute et à bientôt en 2017 !

1. The Radio Dept. - Sloboda Narodu
Running Out of Love (2016, Labrador)

Comme un ciel qui s'éclaircit, comme une envie de se mettre à courir, avec la foi en un avenir serein. Voilà quelques sentiments qui se dégagent de la partie instrumentale de Sloboda Narodu. Ses accords chaleureux et son tempo dansant portent pourtant une complainte résignée. Les paroles lapidaires ne laissent pas de place au doute : "There's nothing gracious about our kind / They've got it wrong / No stars aligned" - cette concision verbale est chevillée au morceau. The Radio Dept. est un trio suédois emblématique de la scène shoegaze nordique, qui s'est révélé par deux excellents albums, Pet Grief en 2003 et Lesser Matters en 2006. Leurs mélodies douce-amères mêlent des voix noyées dans l'écho à des couches de claviers ouatés et de guitares tantôt joueuses, tantôt lancinantes. Running Out of Love est un quatrième album aux motifs sociaux et politiques, bâti sur les cendres d'un album avorté en raison d'une longue bataille (perdue) avec leur maison de disques. Le groupe avait décidé de se ressourcer en se donnant du temps avant de parvenir à enregistrer de nouveau à partir de 2014. Running Out of Love est "un album à propos de la vie en Suède en 2016 et la façon dont notre société semble en régression à de nombreux niveaux. Politiquement, intellectuellement, moralement... C'est un album sur toutes les choses qui vont dans la mauvaise direction. Il parle de l'impatience qui devient colère, haine et finalement repli sur soi et apathie lorsque l'amour pour le monde et pour notre existence commence à faillir".

2. Cherry Glazerr - Told You I'd Be With the Guys
Apocalypstick (2017, Secretly Canadian)

En avant-première de son album Apocalipstick prévu pour janvier 2017, Cherry Glazerr a lâché Told You I'd Be With the Guys. Des sons bruts, un côté riot grrrl, un rock sans ambiguïté aux guitares raclées et grinçantes et un personnage de loup qui cherche sa meute comme son identité. Les notes sont comme fracassées. La voix est tantôt rêche tantôt douce, accompagnant la mélodie sur un ton entre chant et cri. L'image du loup solitaire est parfaitement exprimée avec une agressivité que l'on sent cultivée par méfiance, comme chez l'animal à l'état sauvage. On imagine un port altier et une démarche provocante, un pas assuré comme ce tempo mi-lent qui se détache dans un jam orientalesque peu après les 3 minutes pour finir sur un martèlement de batterie continu et définitif. Cherry Glazerr vient de Los Angeles. C'est le trio lancé par Clementine Creevy, alors ado et pressée de transformer ses démos en singles pour Burger Records. En 2016 son line-up a changé mais pas son ambition. Elle s'est entourée du bruyant batteur Tabor Allen et de la multi-instrumentaliste Sasami Ashworth qui assure le synthé sur Told You. Leur son est plus dense, amplifié, imposant. Leur nouveau producteur Joe Chicarelli a travaillé avec les Strokes, les Shins et les White Stripes. Un changement de dimension ? Leur humour en tous cas sera toujours omniprésent dans l'album à venir, entre autodérision et sujets trashs abordés sur un ton moqueur.

3. The Head and the Heart - Rhythm and Blues
Signs of Life (2016, Warner Bros Music)

Le single Rhythm and Blues porte tous les atours de ce folk indé charmant et emprunt d'une présence chaleureuse, en partie popularisé par des groupes tels qu'Edward Sharpe and the Magnetic Zeros (leur hymne Home en 2009) ou Of Monsters and Men (avec notamment Little Talks en 2011). La batterie distille un tempo tranquille augmenté de loin en loin d'accords au piano qui accueillent les voix de Josiah Jonhson et Jonathan Russell, les deux fondateurs du groupe. Signs of Light est un troisième album à la fois plus électrique et plus pop que leurs opus précédents, où harmonies du sextet résonnent avec optimisme sur des instrumentations chatoyantes et baignées de soleil. En 2014, après quatre années de concert, le groupe avait décidé de faire une pause afin que chacun des membres puisse prendre du temps pour soi. Revigorés, ils se sont d'abord retrouvés à Stinson Beach en Californie, dans un studio dominant l'océan où My Morning Jacket avait enregistré son dernier album. L'endroit, idyllique, a certainement contribué à ces retrouvailles prolifiques, à ce processus "magique" où chacun apporte ce qu'il a créé et peut sereinement se reposer sur les autres pour que chaque morceau deviennent celui d'un groupe. L'enregistrement des chansons a été réalisé par la suite à Nashville sous la houlette du producteur Jay Joyce, une première pour The Head and the Heart qui avait jusque-là fonctionné en autoproduction.

4. François and the Atlas Mountains - Azrou Tune
E Volo Love (2012, Domino)

Mêler des mots français et anglais dans une même chanson est un exercice périlleux. François Marry le fait avec une désinvolture marquante sur Azrou Tune, ballade apaisante amenant sur le monde la caresse d'un "air chaud tout autour" plein de douceur. On s'imagine contemplant quand vient le soir les derniers contreforts verdoyants qui protègent l'Atlas des âpretés du désert marocain. Cette langueur désarmante est un charme qu'il eut été facile de rompre par un accent déplacé, par une variation incongrue. Le charme, au contraire, subjugue. Les mots coulent si bien que l'oreille se perd dans l'entre-deux du langage et c'est la musicalité qui l'emporte, comme sur ces syllabes trainantes qui viennent atterrir sur le dos des notes. Ce mélange est une signature, un drapeau : les Atlas Mountains sont un collectif qui transcrit dans ses compositions la musique qui obsède chaque membre, au confluent de musiques traditionnelles et de pop moderne. Manier l'anglais est aussi un héritage personnel pour François Marry, originaire de Charente-Maritime, qui avait rejoint Bristol après ses études pour enseigner le français le jour et travailler dans un ciné-club-concert le soir venu. En côtoyant la scène underground locale il produisit avec son groupe un premier album sur le petit label Stitch-Stitch. Cette longue escale anglaise fut la première d'une série de vagabondages autour du monde, avant le retour en France et le second album, Plaine Inondable, sorti en 2009 et salué par la critique. L'onirisme et le sens de la mélodie sont restés depuis une marque de fabrique que l'on retrouvait sur E Volo Love, troisième album pop tissant avec finesse des influences d'Afrique de l'Ouest au fil des morceaux.

5. Sylvan Esso - Radio
Radio (2016, Loma Vista Recordings)

En 2014, c'était avec un travail d'orfèvre sur quelques notes et avec une diction travaillée que le duo Sylvan Esso avait façonné l'imparable Coffee, petit ovni chouchou des radios indés. Une collection de sons superposés avec astuce formait des volutes entêtants sur un fond frugal mais délicat. Le projet de Nick Sanborn et Amelia Meath continuera en 2017 avec un nouvel album qui a été annoncé avec le single Radio. Le tempo est à 120 bpm, le beat mène la danse, et tous les efforts du synthétiseur se font une nouvelle fois voler la vedette par la voix d'Amelia Meath qui articule ses mots à toute vitesse en se permettant de trainer sur les syllabes comme un funambule danserait sur son fil. On se retrouve happé par ce tourbillon dès le refrain en staccato, et plus encore par ces nappes d'éclats qui défilent comme un millier de diodes stroboscopiques en technicolor. On est déjà haletant que Meath pousse encore l'allure en se faisant incisive, sur ce "do you got the moves" qui sonne comme un défi et ces "yeah" à contretemps lâchés avec un fier dédain. Elle micro en main faisant la course aux mots, lui dansant derrière sa table de mixage, sur certaines de leurs prestations scéniques, le duo se produit avec pour seul décor un compte à rebours des 3 minutes et 30 secondes du morceau. C'est ce standard inflexible que les machines de la pop imposent à leurs artistes pour qu'ils passent sur les ondes - d'où le "slave to the radio". L'idée de déclamer une longue diatribe contre ce standard dans un temps contraint renforce le motif d'accélération et accentue cette impression de décompte effréné avant l'explosion. A travers les paroles, Sylvan Esso construit une critique acerbe des chansons jetables à l'authenticité réchauffée tout en s'étonnant du succès de ces chansons creuses dont le public semble se satisfaire.

6. Sébastien Tellier - Divine
Sexuality (2008, Record Makers)

Divine est un morceau immédiat qui s'écoute avec un sourire en coin : il nous entraine dans un pays aux nappes de synthés paillettes où la boule disco tourne au paradis. Les chœurs qui vocalisent en pop-doo-bap sont une amusante référence aux tubes pop d'une époque révolue. Ce territoire au kitsch alléchant et assumé est celui d'un volupté planant, où chaque élément de décor chante "choubidouwap", où l'on tourne à l'infini sur une ligne de basse à quatre notes dont il est impossible de se lasser. Comme sur une bonne partie de l'album Sexuality, Sébastien Tellier chante avec langueur, abuse de soupirs et susurre toutes ses paroles, mais ici il ne parle pas de sexe : Divine faisait partie de la bande-son de Steak, un nanar de Mr. Oizo (Quentin Dupieux) dans lequel le personnage solitaire rêve de faire partie des Chivers, un gang de mecs complètement cools mais réservé à ceux qui ont fait de la chirurgie esthétique. Anecdote de taille, ce morceau produit par Guy-Manuel de Homem-Christo (moitié des Daft Punk) fut la chanson présentée par la France au concours Eurovision 2008. Sébastien Tellier finit 18e sur 25, avec des chœurs plutôt mauvais et une représentation franchement assez difficile à comprendre, au milieu de laquelle le français inhala une bonne dose d'hélium pour altérer sa voix.

7. A Tribe Called Quest - We the People...
We got it from Here... Thank You 4 Your service (2016, Epic)

"We the People of the United States, in Order to form a more perfect Union, establish Justice, insure domestic Tranquility, provide for the common defence, promote the general Welfare, and secure the Blessings of Liberty to ourselves and our Posterity, do ordain and establish this Constitution for the United States of America." Ces mots sont ceux du préambule de la constitution des États-Unis. En 2016, les atteintes régulières aux libertés civiles, le climat détestable de rejet de l'autre attisé par la campagne électorale américaine et le sentiment que les inégalités s'accroissent dans l'indifférence ont poussé de nombreux musiciens américains à s'insurger au travers de leurs chansons. Ces thèmes sont présents dans les albums de Beyoncé, Kendrick Lamar, Solange ou Kevin Morby, mais l'un des albums les plus engagés et marquants de 2016 fut le sixième et album de A Tribe Called Quest. Chanson très politique, We the People... possède une force d'écriture monumentale. L'intro donne le ton : sentiment d'étouffement, sirènes dans le lointain, et dès les premiers mots une charge contre l'impunité de la police et sa "killing-off-good-young-nigga mood" après les nombreuses morts de jeunes noirs abattus sans raison depuis 2012 et la mort de Travyon Martin. Le réquisitoire continue au travers d'un texte implacable truffé de références culturelles pour mieux dénoncer les travers de la société américaine : discriminations et repli sur soi, défiance envers les politiques, ghettos sociaux, culture du divertissement aliénante et centrée sur l'argent, inégalités hommes-femmes, manipulation par les medias... Il y aussi et surtout ce hook formidable placé au milieu d'un rap particulièrement accrocheur sur le beat et la rime : Q-Tip chante sur un ton presque pop le suc de la campagne de Donald Trump. "All you Black folks, you must go / All you Mexicans, you must go / And all you poor folks, you must go / Muslims and gays, boy, we hate your ways / So all you bad folks, you must go", soulignant à la fois par la musique et le verbe combien ce type de refrain est devenu normal. Avec We got it from Here... Thank You 4 Your service, le groupe de hip-hop A Tribe Called Quest signe son retour après 18 ans d'absence. Dans les années 1990, Phife Dawg, Q-Tip et Ali Shaheed Muhammad ont fait figure de pionniers du hip-hop alternatif, renouvelant le genre avec leur ouverture musicale et leur créativité dans les compositions. Ils ont été parmi les premiers à incorporer du jazz à leurs morceaux et à développer un son capable de concurrencer le règne du gangsta rap de la côte Ouest. Fidèles à leur esprit d'ouverture, certaines de leurs nouvelles chansons font figurer du classique ou du rock dans leurs compositions. Si la mort de Phife Dawg en mars n'a pas empêché leur nouvel album d'être achevé, il est probable qu'il s'agisse hélas de leur dernier disque.

8. The New Pornographers - The Bleeding Heart Show
Twin Cinema (2005, Matador)

En tant que supergroupe, les New Pornographers furent l'un des phénomènes musicaux les plus excitants à voir le jour au Canada à la fin des années 1990. Il rassemblait trois des figures majeures de la scène indépendante canadienne de l'époque : Neko Case, Dan Bejar du groupe Destroyer et Carl Newman, membre des groupes Superconductor et Zumpano dans les années 1990. Après la séparation de ces deux derniers groupes, Newman prit la tête des New Pornographers et leur premier album Mass Romantic devint un classique de l'indie pop. Après un léger essoufflement sur leur second opus, les Pornographers revinrent en fanfare avec Twin Cinema en 2005, bourré de chansons catchy sur le mode power-pop où les percussions du batteur Kurt Dahle faisaient merveille. The Bleeding Heart Show est devenu l'un des classiques du groupe, que l'on entend régulièrement en rappel dans leur concerts. Deux couplets d'observation où la batterie est encore discrète derrière les guitares, puis ce "we quit the room" pour se donner de l'air et faire entrer un melodica dans le mix, quelques choeurs à 8 personnes minimum, un lever de batterie et voilà toute la bande lancée à toute berzingue dans une charge renversante. Les New Pornographers fêteront en 2017 leurs vingt ans d'existence ; leur dernier album en date est sorti en 2014, ils ont tourné en 2015. Si le groupe ne semble plus actif pour le moment, ses membres ont publié depuis au moins un album chacun.

9. Angel Olsen - Shut Up Kiss Me
My Woman (2016, Jagjaguwar)

A l'image du regard d'Angel Olsen sur la pochette de son album, My Woman est un album mature, fier et résolu. Il s'agit de l'un des meilleurs de l'année. La voix d'Olsen est une merveille qui commande à une instrumentation rock finement ciselée. Sur Sister, une ballade de presque 8 minutes, tous les instruments déroulent avec légèreté une partition tranquille qui gagne en puissance sans jamais se disperser, avec des accents dont l'émotion rappelle Sharon Van Etten - le morceau aboutit à un solo de guitare qui file des frissons. Sur Woman, quelques notes de basse et un synthé lointain créent une atmosphère ouatée dans laquelle chaque mot s'éveille et s'étire jusqu'à la fragilité, jusqu'à des aigus vibrants et intimes toujours bordés de chaleur par les guitares. Shut Up Kiss Me est un chef d’œuvre rock d'angoisse déchainée où la voix crisse d'aigus perçants, où la batterie attise le feu qui couve et les guitares tranchent des copeaux de révolte. Dans le fracas d'une relation qui s'effondre, Olsen, impérieuse, pointe l'affection insubmersible qui la lie à son amant. La chanson est de l'énergie pure, qui n'a besoin d'aucune béquille, une affirmation grandiose qui se retrouve dans cette vidéo où Olsen fixe la caméra d'un air mutin et dévasté à la fois, seule dans des décors eighties, bomber sur le dos et portant fièrement une perruque argentée. Un régal. La force de My Woman est de faire ressentir dans sa musique les innombrables sentiments qui nous déchirent un être transi, à l'image de ces cris en arrière-plan sur Shut Up Kiss Me, le chaos de l'incertitude et de la passion. Il s'agit du quatrième album d'Olsen, catégorisée folk singer en 2010, un temps révolu. Ici la richesse de son timbre éclate définitivement, sa versatilité musicale apparaît sans limite : elle peut être rocker, crooner, chanteuse folk ou lo-fi, passer du synthpop à la ballade avec une précision remarquable dans la composition. Chaque morceau recèle une puissance rock brillamment maîtrisée qui brûle avec un éclat triomphal.

10. RÜFÜS - Innerbloom
Bloom (2016, Sweat It Out!)

Régulièrement programmés dans les têtes d'affiche des festivals australiens après leur premier album Atlas, les australiens de Rüfüs ont passé le cap du second album en janvier dernier avec Bloom. Sans changer la formule qui a fait son succès parmi les foules enivrées de dance house, le trio de Brisbane propose un album aux influences pop et disco, dans l'ère du temps sans trop d'aspérités. La voix de Tyrone Lindqvist n'est pas inoubliable ; les passages instrumentaux sont agréables mais semblent parfois interchangeables. Pourtant, ça et là se retrouvent quelques éclats. Dernière piste de l'album, Innerbloom laisse une impression plus durable que tous les morceaux qui l'ont précédé. Le thème océanique et les sonorités marines de l'album se parent ici d'un sentiment d'apesanteur. Les deux synthés déroulent des notes nébuleuses, virtuellement infinies, qui s'étirent autour de percussions ordonnées. Même secoué par des percées acides après six minutes, on reste embarqué dans cette exploration intérieure qui conserve sa diffuse mélancolie.
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