samedi 7 janvier 2017

Bon Iver sur scène, une expérience



Bon Iver a annoncé ce mercredi l'annulation de sa tournée européenne. On se console en regardant ce concert filmé par NPR Music le 4 décembre au Pioneer Works, à Brooklyn, un ancien entrepôt devenu centre culturel. On découvre comment les chansons de 22, A Million prennent corps sur scène. C'est simple : ça prend aux tripes. Dans la pénombre éclairée par de légers faisceaux de lumière qui colorent la scène,  chaque mot semble hanté, arraché à une mystique matière intérieure. Une expérience transcendante et cathartique. D'autant qu'entre les morceaux du dernier album, Justin Vernon et ses musiciens insèrent d'autres titres qui s'insèrent merveilleusement dans cette setlist essentielle tels que Calgary ou Heavenly Father.

jeudi 29 décembre 2016

La Mixtape #58


Pour l'amateur de musique, la période des fêtes est d'autant plus agréable qu'elle permet de mettre à profit son temps de repos pour prendre du recul sur les sons de l'année écoulée. Tous les sites et blogs en vue ont publié leurs tops de l'année, des playlists fleurissent dans tous les coins et pour une fois, on aurait presque le temps de tout écouter. Cette mixtape n'est pas un top mais bien, comme d'habitude, une petite sélection de mes coups de cœur depuis la dernière édition. Bonne écoute et à bientôt en 2017 !

1. The Radio Dept. - Sloboda Narodu
Running Out of Love (2016, Labrador)

Comme un ciel qui s'éclaircit, comme une envie de se mettre à courir, avec la foi en un avenir serein. Voilà quelques sentiments qui se dégagent de la partie instrumentale de Sloboda Narodu. Ses accords chaleureux et son tempo dansant portent pourtant une complainte résignée. Les paroles lapidaires ne laissent pas de place au doute : "There's nothing gracious about our kind / They've got it wrong / No stars aligned" - cette concision verbale est chevillée au morceau. The Radio Dept. est un trio suédois emblématique de la scène shoegaze nordique, qui s'est révélé par deux excellents albums, Pet Grief en 2003 et Lesser Matters en 2006. Leurs mélodies douce-amères mêlent des voix noyées dans l'écho à des couches de claviers ouatés et de guitares tantôt joueuses, tantôt lancinantes. Running Out of Love est un quatrième album aux motifs sociaux et politiques, bâti sur les cendres d'un album avorté en raison d'une longue bataille (perdue) avec leur maison de disques. Le groupe avait décidé de se ressourcer en se donnant du temps avant de parvenir à enregistrer de nouveau à partir de 2014. Running Out of Love est "un album à propos de la vie en Suède en 2016 et la façon dont notre société semble en régression à de nombreux niveaux. Politiquement, intellectuellement, moralement... C'est un album sur toutes les choses qui vont dans la mauvaise direction. Il parle de l'impatience qui devient colère, haine et finalement repli sur soi et apathie lorsque l'amour pour le monde et pour notre existence commence à faillir".

2. Cherry Glazerr - Told You I'd Be With the Guys
Apocalypstick (2017, Secretly Canadian)

En avant-première de son album Apocalipstick prévu pour janvier 2017, Cherry Glazerr a lâché Told You I'd Be With the Guys. Des sons bruts, un côté riot grrrl, un rock sans ambiguïté aux guitares raclées et grinçantes et un personnage de loup qui cherche sa meute comme son identité. Les notes sont comme fracassées. La voix est tantôt rêche tantôt douce, accompagnant la mélodie sur un ton entre chant et cri. L'image du loup solitaire est parfaitement exprimée avec une agressivité que l'on sent cultivée par méfiance, comme chez l'animal à l'état sauvage. On imagine un port altier et une démarche provocante, un pas assuré comme ce tempo mi-lent qui se détache dans un jam orientalesque peu après les 3 minutes pour finir sur un martèlement de batterie continu et définitif. Cherry Glazerr vient de Los Angeles. C'est le trio lancé par Clementine Creevy, alors ado et pressée de transformer ses démos en singles pour Burger Records. En 2016 son line-up a changé mais pas son ambition. Elle s'est entourée du bruyant batteur Tabor Allen et de la multi-instrumentaliste Sasami Ashworth qui assure le synthé sur Told You. Leur son est plus dense, amplifié, imposant. Leur nouveau producteur Joe Chicarelli a travaillé avec les Strokes, les Shins et les White Stripes. Un changement de dimension ? Leur humour en tous cas sera toujours omniprésent dans l'album à venir, entre autodérision et sujets trashs abordés sur un ton moqueur.

3. The Head and the Heart - Rhythm and Blues
Signs of Life (2016, Warner Bros Music)

Le single Rhythm and Blues porte tous les atours de ce folk indé charmant et emprunt d'une présence chaleureuse, en partie popularisé par des groupes tels qu'Edward Sharpe and the Magnetic Zeros (leur hymne Home en 2009) ou Of Monsters and Men (avec notamment Little Talks en 2011). La batterie distille un tempo tranquille augmenté de loin en loin d'accords au piano qui accueillent les voix de Josiah Jonhson et Jonathan Russell, les deux fondateurs du groupe. Signs of Light est un troisième album à la fois plus électrique et plus pop que leurs opus précédents, où harmonies du sextet résonnent avec optimisme sur des instrumentations chatoyantes et baignées de soleil. En 2014, après quatre années de concert, le groupe avait décidé de faire une pause afin que chacun des membres puisse prendre du temps pour soi. Revigorés, ils se sont d'abord retrouvés à Stinson Beach en Californie, dans un studio dominant l'océan où My Morning Jacket avait enregistré son dernier album. L'endroit, idyllique, a certainement contribué à ces retrouvailles prolifiques, à ce processus "magique" où chacun apporte ce qu'il a créé et peut sereinement se reposer sur les autres pour que chaque morceau deviennent celui d'un groupe. L'enregistrement des chansons a été réalisé par la suite à Nashville sous la houlette du producteur Jay Joyce, une première pour The Head and the Heart qui avait jusque-là fonctionné en autoproduction.

4. François and the Atlas Mountains - Azrou Tune
E Volo Love (2012, Domino)

Mêler des mots français et anglais dans une même chanson est un exercice périlleux. François Marry le fait avec une désinvolture marquante sur Azrou Tune, ballade apaisante amenant sur le monde la caresse d'un "air chaud tout autour" plein de douceur. On s'imagine contemplant quand vient le soir les derniers contreforts verdoyants qui protègent l'Atlas des âpretés du désert marocain. Cette langueur désarmante est un charme qu'il eut été facile de rompre par un accent déplacé, par une variation incongrue. Le charme, au contraire, subjugue. Les mots coulent si bien que l'oreille se perd dans l'entre-deux du langage et c'est la musicalité qui l'emporte, comme sur ces syllabes trainantes qui viennent atterrir sur le dos des notes. Ce mélange est une signature, un drapeau : les Atlas Mountains sont un collectif qui transcrit dans ses compositions la musique qui obsède chaque membre, au confluent de musiques traditionnelles et de pop moderne. Manier l'anglais est aussi un héritage personnel pour François Marry, originaire de Charente-Maritime, qui avait rejoint Bristol après ses études pour enseigner le français le jour et travailler dans un ciné-club-concert le soir venu. En côtoyant la scène underground locale il produisit avec son groupe un premier album sur le petit label Stitch-Stitch. Cette longue escale anglaise fut la première d'une série de vagabondages autour du monde, avant le retour en France et le second album, Plaine Inondable, sorti en 2009 et salué par la critique. L'onirisme et le sens de la mélodie sont restés depuis une marque de fabrique que l'on retrouvait sur E Volo Love, troisième album pop tissant avec finesse des influences d'Afrique de l'Ouest au fil des morceaux.

5. Sylvan Esso - Radio
Radio (2016, Loma Vista Recordings)

En 2014, c'était avec un travail d'orfèvre sur quelques notes et avec une diction travaillée que le duo Sylvan Esso avait façonné l'imparable Coffee, petit ovni chouchou des radios indés. Une collection de sons superposés avec astuce formait des volutes entêtants sur un fond frugal mais délicat. Le projet de Nick Sanborn et Amelia Meath continuera en 2017 avec un nouvel album qui a été annoncé avec le single Radio. Le tempo est à 120 bpm, le beat mène la danse, et tous les efforts du synthétiseur se font une nouvelle fois voler la vedette par la voix d'Amelia Meath qui articule ses mots à toute vitesse en se permettant de trainer sur les syllabes comme un funambule danserait sur son fil. On se retrouve happé par ce tourbillon dès le refrain en staccato, et plus encore par ces nappes d'éclats qui défilent comme un millier de diodes stroboscopiques en technicolor. On est déjà haletant que Meath pousse encore l'allure en se faisant incisive, sur ce "do you got the moves" qui sonne comme un défi et ces "yeah" à contretemps lâchés avec un fier dédain. Elle micro en main faisant la course aux mots, lui dansant derrière sa table de mixage, sur certaines de leurs prestations scéniques, le duo se produit avec pour seul décor un compte à rebours des 3 minutes et 30 secondes du morceau. C'est ce standard inflexible que les machines de la pop imposent à leurs artistes pour qu'ils passent sur les ondes - d'où le "slave to the radio". L'idée de déclamer une longue diatribe contre ce standard dans un temps contraint renforce le motif d'accélération et accentue cette impression de décompte effréné avant l'explosion. A travers les paroles, Sylvan Esso construit une critique acerbe des chansons jetables à l'authenticité réchauffée tout en s'étonnant du succès de ces chansons creuses dont le public semble se satisfaire.

6. Sébastien Tellier - Divine
Sexuality (2008, Record Makers)

Divine est un morceau immédiat qui s'écoute avec un sourire en coin : il nous entraine dans un pays aux nappes de synthés paillettes où la boule disco tourne au paradis. Les chœurs qui vocalisent en pop-doo-bap sont une amusante référence aux tubes pop d'une époque révolue. Ce territoire au kitsch alléchant et assumé est celui d'un volupté planant, où chaque élément de décor chante "choubidouwap", où l'on tourne à l'infini sur une ligne de basse à quatre notes dont il est impossible de se lasser. Comme sur une bonne partie de l'album Sexuality, Sébastien Tellier chante avec langueur, abuse de soupirs et susurre toutes ses paroles, mais ici il ne parle pas de sexe : Divine faisait partie de la bande-son de Steak, un nanar de Mr. Oizo (Quentin Dupieux) dans lequel le personnage solitaire rêve de faire partie des Chivers, un gang de mecs complètement cools mais réservé à ceux qui ont fait de la chirurgie esthétique. Anecdote de taille, ce morceau produit par Guy-Manuel de Homem-Christo (moitié des Daft Punk) fut la chanson présentée par la France au concours Eurovision 2008. Sébastien Tellier finit 18e sur 25, avec des chœurs plutôt mauvais et une représentation franchement assez difficile à comprendre, au milieu de laquelle le français inhala une bonne dose d'hélium pour altérer sa voix.

7. A Tribe Called Quest - We the People...
We got it from Here... Thank You 4 Your service (2016, Epic)

"We the People of the United States, in Order to form a more perfect Union, establish Justice, insure domestic Tranquility, provide for the common defence, promote the general Welfare, and secure the Blessings of Liberty to ourselves and our Posterity, do ordain and establish this Constitution for the United States of America." Ces mots sont ceux du préambule de la constitution des États-Unis. En 2016, les atteintes régulières aux libertés civiles, le climat détestable de rejet de l'autre attisé par la campagne électorale américaine et le sentiment que les inégalités s'accroissent dans l'indifférence ont poussé de nombreux musiciens américains à s'insurger au travers de leurs chansons. Ces thèmes sont présents dans les albums de Beyoncé, Kendrick Lamar, Solange ou Kevin Morby, mais l'un des albums les plus engagés et marquants de 2016 fut le sixième et album de A Tribe Called Quest. Chanson très politique, We the People... possède une force d'écriture monumentale. L'intro donne le ton : sentiment d'étouffement, sirènes dans le lointain, et dès les premiers mots une charge contre l'impunité de la police et sa "killing-off-good-young-nigga mood" après les nombreuses morts de jeunes noirs abattus sans raison depuis 2012 et la mort de Travyon Martin. Le réquisitoire continue au travers d'un texte implacable truffé de références culturelles pour mieux dénoncer les travers de la société américaine : discriminations et repli sur soi, défiance envers les politiques, ghettos sociaux, culture du divertissement aliénante et centrée sur l'argent, inégalités hommes-femmes, manipulation par les medias... Il y aussi et surtout ce hook formidable placé au milieu d'un rap particulièrement accrocheur sur le beat et la rime : Q-Tip chante sur un ton presque pop le suc de la campagne de Donald Trump. "All you Black folks, you must go / All you Mexicans, you must go / And all you poor folks, you must go / Muslims and gays, boy, we hate your ways / So all you bad folks, you must go", soulignant à la fois par la musique et le verbe combien ce type de refrain est devenu normal. Avec We got it from Here... Thank You 4 Your service, le groupe de hip-hop A Tribe Called Quest signe son retour après 18 ans d'absence. Dans les années 1990, Phife Dawg, Q-Tip et Ali Shaheed Muhammad ont fait figure de pionniers du hip-hop alternatif, renouvelant le genre avec leur ouverture musicale et leur créativité dans les compositions. Ils ont été parmi les premiers à incorporer du jazz à leurs morceaux et à développer un son capable de concurrencer le règne du gangsta rap de la côte Ouest. Fidèles à leur esprit d'ouverture, certaines de leurs nouvelles chansons font figurer du classique ou du rock dans leurs compositions. Si la mort de Phife Dawg en mars n'a pas empêché leur nouvel album d'être achevé, il est probable qu'il s'agisse hélas de leur dernier disque.

8. The New Pornographers - The Bleeding Heart Show
Twin Cinema (2005, Matador)

En tant que supergroupe, les New Pornographers furent l'un des phénomènes musicaux les plus excitants à voir le jour au Canada à la fin des années 1990. Il rassemblait trois des figures majeures de la scène indépendante canadienne de l'époque : Neko Case, Dan Bejar du groupe Destroyer et Carl Newman, membre des groupes Superconductor et Zumpano dans les années 1990. Après la séparation de ces deux derniers groupes, Newman prit la tête des New Pornographers et leur premier album Mass Romantic devint un classique de l'indie pop. Après un léger essoufflement sur leur second opus, les Pornographers revinrent en fanfare avec Twin Cinema en 2005, bourré de chansons catchy sur le mode power-pop où les percussions du batteur Kurt Dahle faisaient merveille. The Bleeding Heart Show est devenu l'un des classiques du groupe, que l'on entend régulièrement en rappel dans leur concerts. Deux couplets d'observation où la batterie est encore discrète derrière les guitares, puis ce "we quit the room" pour se donner de l'air et faire entrer un melodica dans le mix, quelques choeurs à 8 personnes minimum, un lever de batterie et voilà toute la bande lancée à toute berzingue dans une charge renversante. Les New Pornographers fêteront en 2017 leurs vingt ans d'existence ; leur dernier album en date est sorti en 2014, ils ont tourné en 2015. Si le groupe ne semble plus actif pour le moment, ses membres ont publié depuis au moins un album chacun.

9. Angel Olsen - Shut Up Kiss Me
My Woman (2016, Jagjaguwar)

A l'image du regard d'Angel Olsen sur la pochette de son album, My Woman est un album mature, fier et résolu. Il s'agit de l'un des meilleurs de l'année. La voix d'Olsen est une merveille qui commande à une instrumentation rock finement ciselée. Sur Sister, une ballade de presque 8 minutes, tous les instruments déroulent avec légèreté une partition tranquille qui gagne en puissance sans jamais se disperser, avec des accents dont l'émotion rappelle Sharon Van Etten - le morceau aboutit à un solo de guitare qui file des frissons. Sur Woman, quelques notes de basse et un synthé lointain créent une atmosphère ouatée dans laquelle chaque mot s'éveille et s'étire jusqu'à la fragilité, jusqu'à des aigus vibrants et intimes toujours bordés de chaleur par les guitares. Shut Up Kiss Me est un chef d’œuvre rock d'angoisse déchainée où la voix crisse d'aigus perçants, où la batterie attise le feu qui couve et les guitares tranchent des copeaux de révolte. Dans le fracas d'une relation qui s'effondre, Olsen, impérieuse, pointe l'affection insubmersible qui la lie à son amant. La chanson est de l'énergie pure, qui n'a besoin d'aucune béquille, une affirmation grandiose qui se retrouve dans cette vidéo où Olsen fixe la caméra d'un air mutin et dévasté à la fois, seule dans des décors eighties, bomber sur le dos et portant fièrement une perruque argentée. Un régal. La force de My Woman est de faire ressentir dans sa musique les innombrables sentiments qui nous déchirent un être transi, à l'image de ces cris en arrière-plan sur Shut Up Kiss Me, le chaos de l'incertitude et de la passion. Il s'agit du quatrième album d'Olsen, catégorisée folk singer en 2010, un temps révolu. Ici la richesse de son timbre éclate définitivement, sa versatilité musicale apparaît sans limite : elle peut être rocker, crooner, chanteuse folk ou lo-fi, passer du synthpop à la ballade avec une précision remarquable dans la composition. Chaque morceau recèle une puissance rock brillamment maîtrisée qui brûle avec un éclat triomphal.

10. RÜFÜS - Innerbloom
Bloom (2016, Sweat It Out!)

Régulièrement programmés dans les têtes d'affiche des festivals australiens après leur premier album Atlas, les australiens de Rüfüs ont passé le cap du second album en janvier dernier avec Bloom. Sans changer la formule qui a fait son succès parmi les foules enivrées de dance house, le trio de Brisbane propose un album aux influences pop et disco, dans l'ère du temps sans trop d'aspérités. La voix de Tyrone Lindqvist n'est pas inoubliable ; les passages instrumentaux sont agréables mais semblent parfois interchangeables. Pourtant, ça et là se retrouvent quelques éclats. Dernière piste de l'album, Innerbloom laisse une impression plus durable que tous les morceaux qui l'ont précédé. Le thème océanique et les sonorités marines de l'album se parent ici d'un sentiment d'apesanteur. Les deux synthés déroulent des notes nébuleuses, virtuellement infinies, qui s'étirent autour de percussions ordonnées. Même secoué par des percées acides après six minutes, on reste embarqué dans cette exploration intérieure qui conserve sa diffuse mélancolie.

lundi 21 novembre 2016

What Happened, Miss Simone ?



S'il est un seul documentaire que vous devez voir ce mois-ci, c'est peut-être What Happened, Miss Simone ?, une biographie produite par Netflix l'année dernière et que je découvre seulement aujourd'hui. Nina Simone, cette immense reine, cette âme à jamais tourmentée qui a donné au monde tellement d'elle-même méritait au moins ce portrait fidèle, juste et souvent poignant. Le film s'attache à montrer que Miss Simone a poursuivi toute sa vie le rêve de devenir la première pianiste classique afro-américaine, en dépit d'un cadre privé instable, d'une notoriété pesante et d'un esprit rongé à petit feu par des troubles psychologiques. Que de chef d’œuvres cependant laissés derrière elle ! Combien de moments purs ! Preuve parmi tant d'autres, cette reprise de "Stars" au festival de Montreux en 1976 : au bout de quelques notes, Nina Simone s'interrompt et ordonne à une spectatrice de s'asseoir, le bras tendu et l'index menaçant. Puis elle reprend et livre son cœur à chaque mesure. Vraie. Sans fard.

Stars, composée par Janis Ian

Stars, they come and go, they come fast, they come slow
They go like the last light of the sun, all in a blaze
And all you see is glory
Hey but it gets lonely there when there's no one there to share
We can shake it away, if you'll hear a story

People lust for fame like athletes in a game
They break their collarbones and come up swinging
Some of them are crowned
Some of them are downed, and some are lost and never found
But most have seen it all
They live their lives in sad cafés and music halls
And they always have a story

Some make it when they're young
Before the world has done its dirty job
And later on someone will say
"You've had your day, now you must make way"
(Don't they always?)
But you'll never know the pain of using a name you never owned
Years of forgetting what you know too well
That you who gave the crown have been let down
You try to make amends without defending
Perhaps pretending you never saw the eyes of young men at twenty-five
That followed as you walk and asked for autographs
Or kissed you on the cheek and you never can believe they really loved you
Some make it when they're old
Perhaps they have a soul they aren't afraid to bare
Perhaps there's nothing there

But anyway that isn't what I meant to say, I meant to tell about a story
Because we all have stories
I can't remember it anyway
So I'll tell about the mood that's in the United States today
And permeating even Switzerland
It goes

But I continue away until I get it together
Some women have a body men will want to see
And so they put it on display
Some people play a fine guitar, I could listen to them play all day
But anyway, I'm trying to tell my story
Janis Ian told it very well
Janis Joplin told it even better
Billie Holiday even told it even better
We always, we always, we always have a story

The latest story that I know is the one that I'm supposed to go out with

vendredi 11 novembre 2016

Mondo Cozmo



KCRW et l'émission Morning Becomes Eclectic de Jason Bentley ont accueilli la première radiophonique de l'excellent groupe Mondo Cozmo, mené par Joshua Ostrander. Après que le groupe Eastern Conference Champions dont il faisait partie a décidé de se séparer, Ostrander a surmonté une période difficile pour persévérer avec ses propres compositions. Avec le soutien de sa femme il décide d'abandonner l'un de ses deux boulots pour se concentrer sur ses compositions. Aujourd'hui sa popularité reste confinée aux alentours de Los Angeles, mais son single Shine est bien reçu sur les radios alternatives. On trouve beaucoup d'exubérance et d'euphorie dans ses morceaux rock parfois particulièrement personnels. La session dans les locaux de KCRW est l'un des plus prolifiques du groupe. Mondo Cozmo a clairement une belle poignée de singles à revendre mais dont seuls Shine et Hold On to Me sont pour l'instant disponibles. Comme l'indique The Line of Best Fit, il est possible d'obtenir Plastic Soul en envoyant un e-mail à mondocozmo666@gmail.com

Retrouvez l'intégralité de la session ici, ça vaut le détour :
https://www.kcrw.com/music/shows/morning-becomes-eclectic/mondo-cozmo

Setlist :
Plastic Soul
Future Bends
Higher
Hold On to Me
Chemical Dreams
Shine
Here Comes the Sun (The Beatles cover)

samedi 5 novembre 2016

Laughing in the Purple Rain



Le 23 avril 2016 au Barclays Center de Brooklyn, Bruce Springsteen n'ouvrit pas son concert avec le traditionnel Meet Me in the City. Le E Street Band était au complet et venait de prendre son quart sur une scène baignée de lumière violette. Les fans du Boss reconnaissent immédiatement les premiers accords de Purple Rain, cette ballade entre rock et gospel de plus de huit minutes qui avait consacré Prince & The Revolution en 1984. Deux jours plus tôt, le corps sans vie de Prince avait été retrouvé dans son studio de Paisley Park. Purple Rain était son titre emblématique et fut probablement joué des centaines de fois à travers le monde dans les semaines qui suivirent. Parmi les hommages qui furent rendus à l'un des plus talentueux musiciens contemporains, celui de Springsteen et du E Street Band résonne d'une ferveur particulière, d'un géant du rock à un autre. Steve Van Zandt a la mine plus grave encore qu'à l'accoutumée, Max Weinberg est particulièrement appliqué et c'est Nils Lofgren qui se charge du transcendental solo de guitare, point d'orgue de la chanson. On voit alors Springsteen exulter en retrait et le groupe et le public avec lui, parce qu'au-delà du salut à Prince, jouer sa chanson est un plaisir immense pour chaque personne présente. Telle est l'empreinte éternelle laissée par Prince dans la musique moderne.

mardi 11 octobre 2016

La Mixtape #57



La mixtape est de retour après une pause salutaire. Cette compilation de mes coups de cœur récents ne sera plus mensuelle : être soumis à l'échéance devenait une gêne plus qu'une impulsion. Plus de temps, c'est plus de certitudes dans le choix des morceaux, et plus de confort dans l'écriture. Voici donc une nouvelle sélection, 8 chansons sur 43 minutes de musique, avec un fort accent 2016 dans cette sélection. Chausse ton casque ou allume tes enceintes, et laisse-toi guider.


1. Michael Kiwanuka - Cold Little Heart
Love & Hate (2016, Polydor)

Il y a quelque chose de grave et quelque chose d'ancien, une respiration, un soupir qui affleure, en écho, par-delà la pénombre originelle. Une forme émerge, sculptée par esquisses, esquissée par notes fragiles, doucement mais sûrement comme ce violoncelle qui se renforce, là derrière. Puis, au bout de deux minutes et demie, une naissance. Michael Kiwanuka est à la guitare. Tendre, puis fier avec des accents d'Hendrix sur cordes. On y est, en plein cœur du miracle, presque à mi-chemin et alors, sa voix de damné qui chavire. Bleeding / I'm bleeding / My cold little heart / Oh I can't stand myself. Cold Little Heart, ce tour de force de 10 minutes, ouvre Love & Hate, le second album de Michael Kiwanuka. Ce londonien né de parents ougandais, déjà acclamé pour son coup d'essai en 2012, revient épaulé par Danger Mouse (producteur des meilleurs albums de The Black Keys, Gorillaz, Gnarls Barley, Broken Bells...) pour faire éclater toute la sensibilité de sa soul en l'espace de dix morceaux variés, riches, vibrants et maîtrisés. Pour son premier single, Black Man in a Black World, il avait choisi un chant de labeur rythmé et fier, dans une année où les minorités noires ont souvent dû réaffirmer leur identité et leur place. Ce sont néanmoins les morceaux plus lents qui dégagent une vraie force, née d'une quête spirituelle ressentie comme plus authentique, plus sincère que chez la plupart de ses contemporains.

2. The Avalanches - Because I'm Me
Wildflower (2016, XL Recordings)

Leur premier et seul album les avait consacrés comme les rois du sample, comme des maestros du patchwork audio au goût rétro. C'était en 2000, c'était Since I Left You. Cet été, le groupe australien The Avalanches a fait son grand retour après seize années d'absence. Wildflower est le digne successeur de leur opus premier, encore une fois une fanfare de couleurs et d'énergie travaillée autour d'enregistrements superposés, déformés, collés ou cousus tous ensemble. Sur Because I'm Me, un jeune garçon chante à tue-tête ce qu'il entend sur son walkman, dans la rue et sans égards pour les passants autour. L'instru est un sample du hit R&B Want Ads que le trio de belles Honey Cone enregistra à Detroit pour le label Hot Wax en 1971. Pour rapper sur ce morceau d'histoire, The Avalanches invitent Sonny Cheeba et Geechi Suede, du duo Camp Lo, à propulser leurs rimes accrocheuses le temps de deux couplets. Leur rap effréné où les assonances claquent à chaque syllabe consacrent la voie prise par Wildflower, qui laisse une grande place à la musique originale et se démarque ainsi de Since I Left You.

3. Bob Dylan - To Ramona
Another Side of Bob Dylan (1964, Columbia)

Écoute bien, car c'est une valse. "Ramona / Come closer / Shut softly / Your watery eyes". Un-deux-trois. Robert Zimmerman te tient dans ses bras. Peut-être est-ce votre dernière danse. La chanson n'est pas lente, c'est simplement un poème. Écoute bien, Ramona, puisque Dylan te dit : "Your magnetic movements / Still captures the minutes I'm in". Tu l'as ensorcelé. Il chancelle, un-deux-trois. Il hésite, car toi-même tu vacilles. Ses allitérations attaquent à trois temps, il appuie dessus comme pour reprendre pied. Partir, ou rester ? Ce n'est pas le Dylan qui accuse, ce n'est pas le jeune homme qui chante les causes sociales, car l'on n'est pas sur The Times They Are A-Changing. Cet album, c'est Another Side of Bob Dylan. Huit mois plus tard, un autre visage, un autre type de flamme, un autre genre d'ardeur. Un-deux-trois, encore une autre fois, la guitare est toujours nue, la voix n'a pas changé mais l'harmonica retombe des lèvres sur une note pensive.

4. Kanye West - Famous
The Life of Pablo (2016, Roc-A-Fella / Def Jam Recordings)

L'un des faits d'armes qui a cimenté l'image d'extravagant narcissique qui sied si bien à Kanye West est son irruption sur scène pour interrompre un discours de Taylor Swift aux MTV Video Music Awards de 2009. Lui prenant le micro, il déclara que la récompense pour le meilleur album de l'année aurait dû être attribué à Beyoncé. Swift était récompensée pour l'immense succès de son album country Fearless. L'incident fut ultra-médiatisé et West estime, comme il le scande sur Famous qu'il a rendu célèbre celle qui ne s'était pas encore essayée à la pop music. Les signes de son égo démesuré se retrouvent aussi dans sa scénographie : pour sa tournée Saint Pablo, il se produit en lévitation sur une plateforme suspendue au-dessus de la fosse où s'agitent ses disciples. S'il est provocateur jusqu'à l'outrance, il faut bien reconnaître que Kanye est un fin utilisateur de la citation musicale. Ici il demande ici à Rihanna de reprendre des strophes de Do What You Gotta Do et, fait rare, effectue un sample de l'original, en rappel pour conclure la chanson sur la voix suave de l'immense Nina.

5. Bon Iver - 22 (OVER S∞∞N)
22, A Million (2016, Jagjaguwar)

Pour son troisième album, le minimaliste Justin Vernon s'est donné de grands moyens. Le succès de ses deux premiers opus lui a permis d'investir autour de son refuge d'Eaux Claires, en créant notamment un studio du nom d'April Base sur lequel règne désormais la Messina. Ce nom de sirène est celui de l'ingénieur Chris Messina, qui a trafiqué une alliance de matériel et de logiciel descendants du vocoder pour donner libre cours aux rêves harmoniques de Bon Iver. Alors que l'auto-tune pointait subtilement sur The Wolves, Act I & II de son très acoustique et For Emma, Forever Ago, aucune chanson n'échappe ici à des caresses numériques qui, à la première écoute, paraissent des transgressions. Sur 22 (OVER S∞∞N), qui ouvre l'album, on entend une voix immédiatement retraitée par ordinateur, et une note suspendue du début qui semble branchée sur courant alternatif. Les harmonies y possèdent cependant une magie propre à Bon Iver, un mélange de repos et de rêve bercé de douleur. Dans la lignée de 33 "GOD" ou 29 #Strafford APTS, c'est un bon portrait de ce nouvel album. On y trouvera aussi bien des élégies magistrales 8 (circle) où le maestro Vernon s'appuie sur son fidèle "Sad Sax of Shit" (le reste de son groupe) tandis que de pistes comme 715 - CR∑∑KS semblent tout bonnement indignes de l'album.

6. John Cale et Brian Eno - Spinning Away
Wrong Way Up (1990, Opal / Warner Bros)

Wrong Way Up n'est pas la première rencontre de John Cale et Brian Eno, mais une telle association pleine et entière reste un évènement inédit pour les deux avant-gardistes. Ces deux anglais bidouilleurs du rock, arpenteurs du monde musical, ces deux défricheurs dont les expérimentations respectives ont fait évoluer le genre et influencé tant d'artistes, sont toujours restés relativement dans l'ombre. A eux deux, cependant, ils ont travaillé avec U2, les Talking Heads, David Bowie ou Patti Smith, sans oublier que John Cale fit partie du Velvet Underground et Eno de Roxy Music. Leur carrière est déjà faite lorsqu'ils composent ensemble ces dix chansons étonnamment proches de la pop, aux guitares soigneusement pincées, aux percussions attentionnées, qui se place à la frontière entre musique électronique et rock progressif. Leurs harmonies n'ont pas le lyrisme des voix de leurs illustres collaborateurs, mais l'ensemble dégage un éclat solaire, sincère, optimiste comme sur Spinning Away, où Eno s'impose au chant tandis que Cale enregistre une ligne de basse baladeuse et des montées d'alto scintillantes. Le disque n'est pas novateur, mais contrairement à beaucoup d'albums du tournant des années 1990 il n'a pas pris une ride, preuve sans doute de sa modernité.

7. Hamilton Leithauser + Rostam - In A Black Out
I Had a Dream That You Were Mine (2016, Glassnote Records)

The Walkmen, cette bande de fauteurs de troubles qui ont marqué la résurgence rock new-yorkaise des années 2000, sont en hiatus depuis 2014. Trois des membres du groupe mènent leur carrière en solo, dont Hamilton Leithauser, celui qui se flinguait les cordes vocales sur ce fracas héroïque qu'est The Rat. Pour son nouvel album il s'est associé à Rostam Batmanglij, qui a quitté Vampire Weekend dont il était l'arrangeur aux doigts de fée, pour produire à tout va sous le nom de Rostam ("Batman" devait être pris). Au vu de leurs styles respectifs, l'alliance paraît singulière mais fonctionne : I Had A Dream That You Were Mine est un des bons albums de ce début d'automne. Les deux musiciens y prennent le micro, même si c'est Leithauser que l'on entend le plus, tantôt crooner tantôt punk à bout de souffle. "I use the same voice I always had", chante-t-il sur Sick Dog. Avec un rideau de cordes et des chœurs d'église, c'est un morceau en deux temps : d'abord ballade nocturne puis virée possédée, où Leithauser trouve encore un occasion de se perdre en évoquant des images révolues.

8. Karl Blau - Fallin' Rain
Introducing Karl Blau (2016, Bella Union)

A la façon dont les premières notes de Fallin' Rain s'égrènent timidement sur un sable d'or, on ressent une candeur et une fragilité d'innocence. Comme une brise tiède décoifferait un gosse en bord de mer, sous un crépuscule ocre et neige après une journée sèche. Prenant l'enfant au creux de ses bras, un adulte ramène sur son cœur l'insouciance. Dans ce battement régulier, dans cette poitrine, c'est de l'assurance, c'est de l'amour, et puis de la tristesse aussi. Une tristesse lasse, diffuse, consciente d'un monde qui ne cesse de sombrer. Les sens abreuvés de désespoir, voilà cet homme qui ne retient plus ses larmes : le monde l'a déçu. En reprenant une ballade country du rockeur Link Wray composée en 1971, Karl Blau a composé une mélodie d'une mélancolie obsédante. On retrouve avec lui Jim James (My Morning Jacket) et les chœurs lancinants de Laura Veirs pour ce qui est sans doute le sommet de cet album de reprises de chansons oubliées, héritées de la scène country de Nashville dans les années 60 et 70.

dimanche 17 juillet 2016

Mixtape Juin 2016



Avec un peu de recul, je profite de cette introduction pour faire un court retour sur le festival We Love Green 2016 qui s'est tenu début juin, dans un très beau site du côté du bois de Vincennes. Côté artistes, ce sont surtout les têtes d'affiche qui ont tenu leur rang, avec entre autres un concert de LCD Soundsystem absolument impérial. Côté organisation, zéro pointé sur toute la ligne, entre amateurisme et dangereuse négligence. La liste des griefs est longue : mise en place ratée d'un système "cashless" (et le cashless ça existe déjà, ça s'appelle la carte bleue), incapacité à anticiper les conditions météo qui entraine un retard dans la mise en place des scènes et donc des annulations d'artistes, interdiction d'accès aux enfants annoncée la veille et pagaille concernant les remboursements, communication quasi-inexistante auprès du public, et pour couronner le tout une sortie de festival absolument chaotique le samedi soir, où la foule a été traitée comme du bétail sans aucune présence de l'organisation. En clair, une absence totale de professionnalisme. We Love Green ferait bien de s'inspirer de ses grands frères parisiens que sont Solidays et Rock en Seine qui, malgré leur taille, parviennent chaque année à mettre en place une organisation vraiment rodée.

Pour ceux qui utilisent Spotify...


1. Sia - Cheap Thrills
This Is Acting (2016, Inertia)

Cheap Thrills est un morceau-étendard de la pop contemporaine, un élixir de jouvence bondissant qui ne mise pas pour la énième fois sur un tsunami de synthés. A la place, une cadence pseudo-reggae et la voix de Sia Furler qui jongle entre des registres proches, sans fard mais pas sans effets. Ses notes basses dans les couplets flirtent tantôt avec le "vocal fry", tantôt résonnent sur les fins de phrases pour mieux ancrer Cheap Thrills sur son beat palpitant. Dans ses refrains platine, Sia retient son timbre clair à coups de vibratos, laissant une bande de gosses crever en chœur les aigus. Furler a tant roulé sa bosse qu'il est impossible de dénombrer les "phases" de sa carrière. Depuis ses débuts dans un groupe d'acid jazz au milieu des années 1990, l'australienne s'est installée à Londres et a été choriste pour Jamiroquai, chanteuse pour le groupe downtempo Zero7 et a fait des incursions dans les charts avec tant de singles qu'elle a été labellisée "meilleure artiste émergente" à de nombreuses reprises. Au tournant des années 2010 elle confirme son installation définitive dans les charts autraliens avec l'album We Are Born mais décide de se concentrer sur l'écriture pour les ténors de la pop mondiale. Titanium lui procure un succès qu'elle ne recherchait pas, contrairement à Chandelier, qui prend d'assaut toutes les radios en 2014. Elle continue à écrire avant tout pour les autres, à tel point que This Is Acting se compose en majorité de chansons rejetées par d'autres, comme Adele, Rihanna ou Beyoncé.

2. Rhye - 3 Days
Woman (2013, Innovative Leisure)

Quelques notes de piano rêveuses pour signifier que l'on se situe en-dehors du temps et ce soupir divin de Mike Milosh, ce "Ooooh, I'm famished" qui ouvre 3 Days et contient assez d'appétit pour durer trois jours de passion. À l'image de la couverture de l'album, 3 Days est une ode au parcours du corps, dans le refuge des draps d'un week-end hors du temps. On y trouve peu de mots et beaucoup de poésie, une évocation fluide qui se fond avec la composition paisible du morceau, en contraste avec le désir charnel qui habite le premier couplet. Les très discrets Mike Milosh et Robin Hannibal se sont rencontrés en 2011 à Copenhague. Il en a résulté une étincelle créative et l'écriture d'une dizaine de chansons sur l’agonie des relations longue distance avant qu'ils ne décident de déménager à Los Angeles pour tenter de retrouver leurs amours respectives. C'est donc à L.A. qu'ils enregistrent Woman, à deux dans la chambre d’Hannibal où il soumettent leurs logiciels de programmation pour refléter la sensibilité de leurs compositions et de leurs paroles. Sur cet album où le sexe est abordé avec une approche sincère, admirative voire quasi-religieuse on trouve par touches des bois, des cuivres et des cordes disséminées sur des pistes électroniques limpides, mais surtout la superbe voix intimiste de Mike Milosh.

3. The Velvet Undeground - Sweet Jane
Loaded (1970, Cotillon)

Le Velvet Underground reste encore synonyme d’album à la banane et d’Andy Warhol dans l’imaginaire collectif, une image très pop pour un groupe qui a exploré les expérimentations borderline de la contre-culture new-yorkaise de la fin des sixties, entre tournage de films pornos noirs expérimentaux et happening-vengeance à la New York Society for Clinical Psychiatry. Cette obsession pour l’album The Velvet Underground & Nico éclipse trop souvent les pépites que renferme un album comme Loaded, paru en novembre 1970 en plein délitement du groupe. Ecouter Sweet Jane revient à se poser dans un coin avec le volubile Lou Reed dans son costume de conteur, lui qui sait si bien dessiner des personnages en quelques vers – voir Walk on the Wild Side. Tel Bob Dylan, il s’embarque dans une conversation parlée dans les couplets, avec les mêmes accords de guitare et le même rythme de batterie pendant quatre minutes. Au final on se retrouve à hurler comme des loups ce Sweet Jane du refrain, ne sachant plus très bien s’il est question de ce couple qui s’est rencontré à la banque, ou de ce qu’ils mettent dans leur joints en rentrant du boulot, le tableau étant pour le moins enfumé.

4. Scissor Sisters - Take Your Mama
Scissor Sisters (2004, Polydor)

Dans sa critique élogieuse - au passage une merveille d'article - du premier album des Scissor Sisters, Tim Jonze du NME écrivait que le groupe sonnait comme "une orgie musicale incluant Elton John, les Bee Gees, et un stock illimité de poppers". On était en 2004, à l'époque du garage rock-roi, l'heure de gloire des Strokes et d'Interpol. La bande à Babydaddy et Ana Matronic débarquait avec un style boogie-groove-rock arc-en-ciel absolument dingo, fabuleux et jubilatoire. Parmi les premiers à les avoir repéré, NME s'échignait à déterminer quel était le vrai single de leur album éponyme parmi pléthore de tubes potentiels (Comfortably Numb, Laura, Filthy/Gorgeous...). Take Your Mama est la définition musicale du mot "irrésistible" avec son attaque à la guitare acoustique, sa slap bass diabolique et ses solos de guitare chaloupés. Au sommet du refrain, cet éclatant "Do it!" en falsetto impérieux sur claviers martelés intime aux homos anxieux de faire leur coming out en fanfare : en trainant leur mère dans les clubs gays les plus fous de New York et en l'abreuvant de champagne. We're gonna take your mama out all night / Yeah we'll show her what it's all about / We'll get her jacked up on some cheap champagne / We'll let the good times all roll out.

5. Kyle Craft - Future Midcity Massacre
Dolls of Highland (2016, Sub Pop)

Kyle Craft est un troubadour flamboyant qui compose pour Dolls of Highland une myriade de portraits des créatures de la nuit, des hommages aux femmes errantes, aux amours torturées, aux nuits ivres de regrets. Il y a cette Lady of the Ark, « femme prodigue », il y a Berlin et sa barre verticale, Jane qui chasse la Mort à coups de balai, Black Mary et d’autres encore, toute une galerie de femmes fatales ou brisées qui tournoient en cadence sur une folk de cirque baroque. Le décor, ce sont les nuits de Louisiane, la mystique chrétienne, la chaleur du Sud, le paradis perdu de la Nouvelle Orléans. Kyle Craft y fait du glam rock de carnaval, hantant les nuits de Shreveport, Louisiane, en plantant ses anecdotes dans des souvenirs de danseuses burlesque, de bordels crades, de lumières de fête foraine et de créatures gothiques. Il se place comme un de ces aboyeurs de fête foraines qui haranguent le badaud et l’invitent à l’intérieur du cirque. Sur chaque morceau il est prêt à une nouvelle passe, avec sa voix rustique étalée sur un tempo de fête, son piano de saloon, ses percussions sauvages et une alliance de guitares acoustiques et électriques à faire trembler le bayou. L’album entier est un tour grisant sur un manège plus étincelant que nature, quelque part dans le Sud des Etat-Unis, où l’espace d’une nuit donne cent heures de souvenirs enfiévrés.

6. Naive New Beaters - Heal Tomorrow (feat. Izia)
A La Folie (2016, Capitol)

Les Naive New Beaters sont avant tout des bêtes de scène. Leur numéro bien rodé allie humour décalé, chorégraphies participatives et jeu avec le public, le tout sur des morceaux pimpants de paillettes et de pop. Leur dernier passage aux Solidays l’a montré : malgré un style qui change peu, le public se régale à coup sûr entre duels de guitares, percus déchainées et synthés colorés. La dernière cuvée des Naïve New Beaters ne déroge pas à la règle : dopé par des synthés verticaux qui rappellent Starlight des Supermen Lovers, Heal Tomorrow profite de l’énergie d’Izia pour casser la baraque tandis que tout le monde saute dans tous les sens, groupe et public semblables. Originaires de Paris, ceux qui se font appeler David Boring, Eurobelix et Martin Luther B.B. King sortiront en juillet A La Folie, leur troisième depuis leur formation à la sortie du lycée. Leur son déjanté mais précis, bataille de rock, de rap et d’électro house semble peiner à acquérir la place qu’il mérite dans les charts français et européens mais s’ils passent de par chez vous, n’hésitez pas une seule seconde à réserver vos billets !

7. Amason - I Want to Know What Love Is
California Airport Love EP (2016, INGRID)

Amason est un groupe originaire de Stockholm, constitué de membres de Miike Snow, Dungen, Idiot Wind et Little Majorette qui chante en anglais comme dans leur langue d’origine. Ils se sont distingués en 2014 avec, entre autres, leur chanson Went To War et produisent régulièrement des EP. Cette année ils font paraître California Airport Love, qui contient une reprise de I Want to Know What Love Is. À l’origine, il s’agit d’une ballade guimauve typique des eighties chantée par le groupe Foreigner, du style November Rain des Guns, sans les Guns. La version des suédois d’Amason est un vrai tour de force, fascinant par la modernité et l’émotion retrouvée de leur reprise. La voix chaude d’Amanda Bergman (Idiot Wind) porte superbement ce morceau électro pop teinté de folk où l’instrumentation légère et aérienne transporte l’auditeur à la découverte de grands espaces, se déployant sans limites dans l’air glacé. On signalera par ailleurs que les autres morceaux de l’EP sont d’une grande qualité et ne demandent qu'à être découverts.

8. Primal Scream - Loaded
Screamadelica (1991, Creation Records)

The Wild Angels est un film de 1966 dans lequel des Hell’s Angels de Californie interrompent leurs raids tumultueux pour partir à la recherche de la Harley d’un de leurs gars, qui finit par se faire abattre. Le service funéraire mené par le prêtre est interrompu par Peter Fonda, qui rejette ce qu’il considère comme un ramassis de salades (« The Lord giveth and the Lord taketh away »). Le prêtre reprend la parole, et a le malheur de lui demander "Just what is it that you want to do ?", ce qui donne lieu à l'échange qui ouvre Loaded. Paru en 1990, ce single de Primal Scream préfigure l’album Screamadelica qui sortira presque deux ans plus tard et sera le premier vrai succès du groupe. Bobby Gillepsie a fondé Primal Scream à Glasgow au début des années 1980 avec son pote Jim Beattie, d’abord pour jouer des reprises des Byrds ou du Velvet avant d’écrire leurs propres compositions. Batteur à mi-temps pour le Jesus and Mary Chain, il les quitte après avoir élargi sa bande avec notamment Robert Young (guitare) et Martin Duffy (claviers). En 1988, un ami d’enfance de Gillepsie, Alan McGee, initie le groupe à l’acid house et leur présentera plus tard le DJ montant Andrew Weatherall à une rave party. Gillepsie lui demande de remixer le morceau I'm Losing More Than I'll Ever Have paru sur leur second album éponyme. Après déconstruction, rajout de divers samples, ça ressemble plutôt aux Blues Brothers défoncés qui feraient l’amour à Sympathy for the Devil. Loaded est d’abord lancé par une salve de cuivres triomphants et des chœurs haletants. Le thème total est annoncé puis éteint par la trompette, et il va se reconstruire en variations tout au long de la chanson. Ce jam absolument irrésistible part de percussions claires qu’une ligne de basse fantastique vient enlacer, rejoints bientôt par le thème du piano et la guitare légère, puis un sax endiablé, le tout saupoudré de maracas. À mi-morceau, le sample de Peter Fonda revient et le personnage semble déjà planer très haut lorsqu’il est absolument foudroyé par quatre instants électriques, plus jouissifs que les déflagrations de Jonny Greenwood sur le Creep de Radiohead. C’est un morceau culte à la frontière du rock indé des années 1980 et de la culture rave des années 1990, qui sera repris dans tous les clubs d’Angleterre et remixé au-delà de la raison bien avant que l’album ne voie le jour.
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