samedi 16 septembre 2017

La Mixtape #59


A ceux qui réveillent leurs voisins avec McCartney & The Wings, à ceux qui dansent sur les tables des bars, à ceux qui voient Robert Plant dans Mario Cuomo, aux organisateurs de non-anniversaires, à ceux qui finissent trempés mais heureux, à ceux qui restent sans savoir pourquoi, à ceux qui rentrent après que Paris s'éveille, à ceux qui se sentent bien ensemble et à ceux qui savent s'abandonner, cette sélection est pour vous, surtout pour vous. Puissiez-vous y trouver de la joie.


1. Cut Copy - Need You Now
Zonoscope (2011, Modular)

La pochette de Zonoscope a toujours été l'une de mes préférées. Sur ce photomontage que l'on doit au japonais Tsunehisa Kimura, les deux emblèmes de la skyline new-yorkaise que sont l'Empire State et le Chrysler Building se voient "rafraichis" par une immense cascade. Le guitariste Tim Hoey interrogé en 2011 voyait là l'image de l'empoignade entre les nouveaux instruments synthétiques et ceux, analogiques, constitutifs de "l'ancien monde". N'est-ce pas aussi, secrètement, le vœu que la musique des 4 australiens du Cut Copy ne déferle sur les Etats-Unis ? Zonoscope est le troisième album du groupe, celui qui suit la révélation et le succès de In Ghost Colours, et mâtine les sonorités électroniques de touches plus pop. L'album est d'un bloc, moins porté par des tubes que par des enchaînements et une richesse dans les collages sonores. Need You Now ouvre l'opus dans un crescendo dynamité par les percussions impétueuses de Mitchell Scott à la batterie. C'est toujours la voix suave de Dan Whitford qui nous prend par la main, qui ouvre les portes et les horizons, porté par le va et vient d'accords sinueux qui continuent de gonfler sous lui. On ne se rend compte de la hauteur prise par la vague que lorsqu'elle se brise.

2. Roxy Music - True To Life
Avalon (1982, E.G. Records/Polydor)

Entrer en Avalon est toujours un abandon. Il faut laisser de côté l'agitation du monde et pousser la porte d'un royaume musical qui perdure au-delà du présent. Roi de l'azur, prince des nuées, le maestro Bryan Ferry nous observe à distance, planant avec la bienveillance de ses ailes de géant. Sa musique vient d'en haut : il flotte, impérial, au-dessus des foules terriennes. Avant-dernier morceau de l'album, True to Life n'a pas la renommée d'Avalon mais il en a la noblesse. Le décor est empreint de calme et de mystère, les accords sont distillés par touches qui résonnent et se consument sur le parchemin des percussions réduites à l'essentiel, car seul le rythme du temps est immuable. Les instruments sont comme des personnages qui hantent un labyrinthe et se révèlent tour à tour pour une seconde, susurrant leur son avant de s'éclipser encore. Pour leur huitième et dernier album, Bryan Ferry, le guitariste Phil Manzanera et le saxophoniste Andy Mackay ont sculpté en studio un majestueux monument de grâce et de légèreté. Bryan Ferry décrivait son album comme "10 poèmes, ou nouvelles qui, avec un peu de travail, pourraient être assemblées en un roman", et rappelait que la légende du Roi Arthur faisait d'Avalon "le lieu ultime des rêves romantiques".

3. Cullen Omori - And Yet the World Still Turns
New Misery (2016, Sub Pop)

Un clavier qui décoche ses notes comme les flèches persistantes d'un soleil qui s'étire, une voix d'opale qui se balance avec nonchalance et tout à coup le fracas d'une grosse caisse pour lancer un entêtant solo de guitare : Cullen Omori ne ménage pas ses effets. And Yet the World Still Turns porte tout l'inertie de son titre dans son tempo et fait la part belle aux aigus lancinants dans les solos de synthé et de guitare. L'épaisseur du morceau le nimbe d'une réconfortante chaleur, qui s'estompe peu à peu comme elle est venue. Jusqu'à ses 25 ans, Cullen Omori était le chanteur des Smith Westerns, groupe de lycée devenu étoiles montantes du rock indé à guitares. Tandis que son batteur Max Kakacek part former Whitney, Omori confectionne l'album New Misery pour donner forme à ses angoisses de jeune adulte qui doit refermer le chapitre d'une jeunesse insouciante. Plusieurs démos de l'album ont été écrites chez son collègue (et membre du groupe) Adam Gil après leurs journées passées à nettoyer des brancards et des fauteuils roulants à l’hôpital, au son du Top 40 de la radio. Peut-être est-ce l'origine des touches pop qui arrachent New Misery au piège d'une autodérision maussade et délétère. Il y parle à l'enfant qu'il était, examine sans cesse ses propres faits et gestes, ses habitudes nouvelles, cherchant à définir les contours de ce lui-même qu'il connaît mal.

4. Vagabon - Fear & Force
Infinite Worlds (2017, Father/Daughter)

Le premier album de Laetitia Tamko est emprunt d'un mélange d'appréhension et de férocité qui rendent particulièrement attachantes cette new-yorkaise de 24 ans d'origine camerounaise. De l'appréhension dans des moments folk épurés où elle explore à petit pas ses humeurs indécises et la vulnérabilité qu'elle ressent. "I feel so small, my feet can barely touch the floor" sont les premiers mots de l'album, sur la chanson The Embers. Plus loin, elle chante : "I'm just a small fish and you're a shark that eats every fish" et répète ces mots comme un leitmotiv. Pourtant il y a cette férocité impétueuse qui accompagne sa voix frêle, ces grandes vagues intermittentes de batterie et de riffs râpeux qui déferlent avec fracas, des vagues qu'elle surplombe et qui se dispersent aussi soudainement qu'elles étaient venues. Repérée en 2014 par Jeanette Wall, fondatrice du label Miscreant Records, elle a pu publier un premier EP nommé Persian Garden, qui apprit à ses parents qu'elle était une vraie musicienne. Avant son départ du Cameroun à l'âge de 13 ans, Tamko avait baigné dans la musique sans s'en rendre vraiment compte. Elle passe les années suivantes isolée dans une banlieue blanche américaine. Elle s'équipe d'une Fender à 17 ans puis commence Vagabon dans ses années universitaires, toujours à l'insu de sa famille qui n'espère d'elle qu'un diplôme d'ingénieur informatique. Si tous ceux qui l'ont connue débutante confirment qu'elle a grandi artistiquement, on entend toujours sur les 8 morceaux d'Infinite Worlds ce tremblement dans la voix qui vient des tripes et d'une mise à nu cathartique.

5. Alex Lahey - Wes Anderson
B-Grade University (EP) (2016, autoproduit)

Wes Anderson est un rêveur qui bâtit des univers colorés et des personnages à la sympathie désarmante, un réalisateur dont les films sont autant de sucreries irrésistibles. La chanson éponyme de la jeune australienne Alex Lahey partage cette légèreté de ton au charme immédiat. Les guitares mélodiques, les "ow, ooh-ow, ooh-ow" de fin de couplet, la description rieuse des petits détails d'une relation amoureuse sont autant d'adorables bonheurs qui incitent à l'optimisme et rendent le morceau particulièrement attachant. La décontraction contagieuse d'Alex Lahey s'exprime sur les cinq chansons de son EP B-Grade University, où elle se présente avec autodérision et décrit les doutes de son quotidien universitaires et de ses aventures de jeune vingtenaire. Originaire de Melbourne, Lahey a lâché l'université pour se concentrer sur l'écriture de cet EP autoproduit et sorti à l'été dernier. Fin 2016, la radio Triple J s'en était emparé, choisissant notamment le morceau plus rock You Don't Think You Like People Like Me, autre incontournable de l'EP. Cette petite popularité lui a permis de signer chez l'excellent label Dead Oceans (Kevin Morby, Destroyer, The Tallest Man on Earth...) qui la distribue aux US et semble en mesure de lui permettre de produire un excellent premier album.

6. Simen Mitlid - Vacation
Vacation (2016, Koka Plate)

Avec ses percussions cycliques et ses tintements, Vacation évoque une échappée estivale à vélo. Les premiers coups de pédale nous poussent hors de la ville et voici bientôt la campagne qui s'ouvre devant nous, offerte pour combler le regard. Les arrangements évoquent les ombres qui défilent ou bien les traits blancs sur le bitume que l'on dépasse en cadence. L'air est doux sur notre visage. Nous voici au sommet d'un petit plateau, puis nous basculons dans une agréable et longue descente en roue libre, tout en reprenant notre souffle. Avec cette composition rafraichissante, le norvégien Simien Mitlid touche du doigt cet état de liberté de l'âme que l'on appelle insouciance. Vacation fait partie d'une collection de singles que le natif d'Os, âgé de 26 ans, publie au fil des années sur le label Koke Plate. Si son premier album semble en préparation depuis l'éternité, il a désormais une demi-douzaine de morceaux publiés depuis 2013 et chacun vaut le détour.

7. Temples - Strange or Be Forgotten (Jono Ma Even Stranger Version)
Strange or Be Forgotten (Jono Ma Even Stranger Version) (2017, Heavenly Recordings)

La pop psychédélique du dernier album de Temples se prête à merveille aux triturations en tous genres. Volcano est le second opus du quartet anglais formé en 2012 et s'accompagne de nombreux singles remixés. Ici, c'est leur collègue Jono Ma (guitariste de Jagwar Ma) qui se charge de trafiquer à sa sauce Strange or Be Forgotten. Tout cela commence par un abus de cowbells remises au premier plan et une répétition d'onomatopées zeppeliniques sur un beat moderne, tout en conservant le motif de percussions. On a le sentiment d'écouter une bande magnétique qui se dirige vers un inéluctable dysfonctionnement. Les cinq premières minutes sont une expérimentation appliquée, un collage laborieux qui retient les notes et enfle progressivement. Lorsque la bulle éclate, le refrain initial est dilué en échos glissants sur une portée qui semble à nouveau vierge. Les accords y coulent en nappes irisées, emplissant l'espace tandis que le beat revient, apaisé.

8. Arcade Fire - Everything Now
Everything Now (2017, Sonovox Records)

Le très attendu nouvel album des montréalais d'Arcade Fire est sorti le 28 juillet, l'un des seuls vrais blockbusters de l'été. Il s'agit d'un album décevant, écrasé par son propos, lequel dénonce à longueur de slogans la tyrannie de "l'infinite content", à savoir l'immédiateté de la consommation de masse. Le ton alterne entre le sombre et le pale, la répétitivité sans génie. Certains morceaux sont particulièrement limités en termes de composition et d'arrangements (Chemistry, Infinite Content), un comble lorsque l'on songe qu'Arcade Fire a fait son succès par des hymnes riches à l'instrumentation pléthorique - Wake Up, Rebellion (Lies) - et que les morceaux chatoyants ont toujours été leur marque de fabrique - Haiti, Sprawl II, Afterlife. Aux extrémités de ce naufrage, deux chansons échappent au bouillon : en conclusion de l'album, l'ultra-mélancolique We Don't Deserve Love. En ouverture de l'album, l'hyper-dansant Everything Now est un morceau rare par son éclat débridé. Bâti autour d'un motif de flute de pan entendu par Win Butler, il invoque les pianos d'ABBA comme pour un carnaval et réussit à ressusciter "l'esprit Arcade Fire" cette euphorie qui l'espace d'une chanson vient panser les plaies du doute quotidien.

9. Clap Your Hands Say Yeah - The Skin of my Yellow Country Teeth
Clap Your Hands Say Yeah (2005, autoproduit)

Alec Ounsworth et ses quatre compères se sont rencontrés dans un lycée du Connecticut et ont fondé leur groupe en 2004, en faisant de leur nom est une profession de foi limpide. Leur premier album est produit en-dehors du système des labels et remporte le soutien d'une myriade de blogs musicaux. CYHSY fait fureur sur Internet. Des étudiants guettent le facteur qui va déposer sur le pas de leur porte l'album tant attendu, qu'ils ont acheté en ligne sur la foi de critiques passionnées. A l'écoute de morceaux comme The Skin, on comprend pourquoi. Le rock de ces cinq-là est contagieusement rafraichissant, c'est un concentré d'énergie, un élixir de jouvence. Quelle pêche, quelle ardeur ! On a envie de sortir courir en hurlant dans la rue, de boxer l'air, ou de former son propre groupe. The Skin, c'est un type qui ramasse ses affaires un par une - chaque instrument joue son thème pour se mettre en route, clavier, batterie, guitare, basse, dans cet ordre. Une mesure tous ensemble, un dernier regard, et la fuite commence. "Run, I'll do no more this walking". Les motifs de guitare et de basse ferraillent tout au long du morceau, d'abord ordonnés au sein des couplets puis propulsés tous azimuts dans l'immense fête que sont les ponts d'après refrain. Ounsworth machouille ses syllabes et étire ses mots de sa voix nasillarde, en martelant ses cordes dont les notes s'envolent en tournoyant. En bout de course les motifs s'éteignent un par un, comme ils étaient partis - basse, guitare, batterie, clavier. Nous voilà à bout de souffle, les mains sur les genoux et le sourire aux lèvres.

samedi 7 janvier 2017

Bon Iver sur scène, une expérience



Bon Iver a annoncé ce mercredi l'annulation de sa tournée européenne. On se console en regardant ce concert filmé par NPR Music le 4 décembre au Pioneer Works, à Brooklyn, un ancien entrepôt devenu centre culturel. On découvre comment les chansons de 22, A Million prennent corps sur scène. C'est simple : ça prend aux tripes. Dans la pénombre éclairée par de légers faisceaux de lumière qui colorent la scène,  chaque mot semble hanté, arraché à une mystique matière intérieure. Une expérience transcendante et cathartique. D'autant qu'entre les morceaux du dernier album, Justin Vernon et ses musiciens insèrent d'autres titres qui s'insèrent merveilleusement dans cette setlist essentielle tels que Calgary ou Heavenly Father.

jeudi 29 décembre 2016

La Mixtape #58


Pour l'amateur de musique, la période des fêtes est d'autant plus agréable qu'elle permet de mettre à profit son temps de repos pour prendre du recul sur les sons de l'année écoulée. Tous les sites et blogs en vue ont publié leurs tops de l'année, des playlists fleurissent dans tous les coins et pour une fois, on aurait presque le temps de tout écouter. Cette mixtape n'est pas un top mais bien, comme d'habitude, une petite sélection de mes coups de cœur depuis la dernière édition. Bonne écoute et à bientôt en 2017 !

1. The Radio Dept. - Sloboda Narodu
Running Out of Love (2016, Labrador)

Comme un ciel qui s'éclaircit, comme une envie de se mettre à courir, avec la foi en un avenir serein. Voilà quelques sentiments qui se dégagent de la partie instrumentale de Sloboda Narodu. Ses accords chaleureux et son tempo dansant portent pourtant une complainte résignée. Les paroles lapidaires ne laissent pas de place au doute : "There's nothing gracious about our kind / They've got it wrong / No stars aligned" - cette concision verbale est chevillée au morceau. The Radio Dept. est un trio suédois emblématique de la scène shoegaze nordique, qui s'est révélé par deux excellents albums, Pet Grief en 2003 et Lesser Matters en 2006. Leurs mélodies douce-amères mêlent des voix noyées dans l'écho à des couches de claviers ouatés et de guitares tantôt joueuses, tantôt lancinantes. Running Out of Love est un quatrième album aux motifs sociaux et politiques, bâti sur les cendres d'un album avorté en raison d'une longue bataille (perdue) avec leur maison de disques. Le groupe avait décidé de se ressourcer en se donnant du temps avant de parvenir à enregistrer de nouveau à partir de 2014. Running Out of Love est "un album à propos de la vie en Suède en 2016 et la façon dont notre société semble en régression à de nombreux niveaux. Politiquement, intellectuellement, moralement... C'est un album sur toutes les choses qui vont dans la mauvaise direction. Il parle de l'impatience qui devient colère, haine et finalement repli sur soi et apathie lorsque l'amour pour le monde et pour notre existence commence à faillir".

2. Cherry Glazerr - Told You I'd Be With the Guys
Apocalypstick (2017, Secretly Canadian)

En avant-première de son album Apocalipstick prévu pour janvier 2017, Cherry Glazerr a lâché Told You I'd Be With the Guys. Des sons bruts, un côté riot grrrl, un rock sans ambiguïté aux guitares raclées et grinçantes et un personnage de loup qui cherche sa meute comme son identité. Les notes sont comme fracassées. La voix est tantôt rêche tantôt douce, accompagnant la mélodie sur un ton entre chant et cri. L'image du loup solitaire est parfaitement exprimée avec une agressivité que l'on sent cultivée par méfiance, comme chez l'animal à l'état sauvage. On imagine un port altier et une démarche provocante, un pas assuré comme ce tempo mi-lent qui se détache dans un jam orientalesque peu après les 3 minutes pour finir sur un martèlement de batterie continu et définitif. Cherry Glazerr vient de Los Angeles. C'est le trio lancé par Clementine Creevy, alors ado et pressée de transformer ses démos en singles pour Burger Records. En 2016 son line-up a changé mais pas son ambition. Elle s'est entourée du bruyant batteur Tabor Allen et de la multi-instrumentaliste Sasami Ashworth qui assure le synthé sur Told You. Leur son est plus dense, amplifié, imposant. Leur nouveau producteur Joe Chicarelli a travaillé avec les Strokes, les Shins et les White Stripes. Un changement de dimension ? Leur humour en tous cas sera toujours omniprésent dans l'album à venir, entre autodérision et sujets trashs abordés sur un ton moqueur.

3. The Head and the Heart - Rhythm and Blues
Signs of Life (2016, Warner Bros Music)

Le single Rhythm and Blues porte tous les atours de ce folk indé charmant et emprunt d'une présence chaleureuse, en partie popularisé par des groupes tels qu'Edward Sharpe and the Magnetic Zeros (leur hymne Home en 2009) ou Of Monsters and Men (avec notamment Little Talks en 2011). La batterie distille un tempo tranquille augmenté de loin en loin d'accords au piano qui accueillent les voix de Josiah Jonhson et Jonathan Russell, les deux fondateurs du groupe. Signs of Light est un troisième album à la fois plus électrique et plus pop que leurs opus précédents, où harmonies du sextet résonnent avec optimisme sur des instrumentations chatoyantes et baignées de soleil. En 2014, après quatre années de concert, le groupe avait décidé de faire une pause afin que chacun des membres puisse prendre du temps pour soi. Revigorés, ils se sont d'abord retrouvés à Stinson Beach en Californie, dans un studio dominant l'océan où My Morning Jacket avait enregistré son dernier album. L'endroit, idyllique, a certainement contribué à ces retrouvailles prolifiques, à ce processus "magique" où chacun apporte ce qu'il a créé et peut sereinement se reposer sur les autres pour que chaque morceau deviennent celui d'un groupe. L'enregistrement des chansons a été réalisé par la suite à Nashville sous la houlette du producteur Jay Joyce, une première pour The Head and the Heart qui avait jusque-là fonctionné en autoproduction.

4. François and the Atlas Mountains - Azrou Tune
E Volo Love (2012, Domino)

Mêler des mots français et anglais dans une même chanson est un exercice périlleux. François Marry le fait avec une désinvolture marquante sur Azrou Tune, ballade apaisante amenant sur le monde la caresse d'un "air chaud tout autour" plein de douceur. On s'imagine contemplant quand vient le soir les derniers contreforts verdoyants qui protègent l'Atlas des âpretés du désert marocain. Cette langueur désarmante est un charme qu'il eut été facile de rompre par un accent déplacé, par une variation incongrue. Le charme, au contraire, subjugue. Les mots coulent si bien que l'oreille se perd dans l'entre-deux du langage et c'est la musicalité qui l'emporte, comme sur ces syllabes trainantes qui viennent atterrir sur le dos des notes. Ce mélange est une signature, un drapeau : les Atlas Mountains sont un collectif qui transcrit dans ses compositions la musique qui obsède chaque membre, au confluent de musiques traditionnelles et de pop moderne. Manier l'anglais est aussi un héritage personnel pour François Marry, originaire de Charente-Maritime, qui avait rejoint Bristol après ses études pour enseigner le français le jour et travailler dans un ciné-club-concert le soir venu. En côtoyant la scène underground locale il produisit avec son groupe un premier album sur le petit label Stitch-Stitch. Cette longue escale anglaise fut la première d'une série de vagabondages autour du monde, avant le retour en France et le second album, Plaine Inondable, sorti en 2009 et salué par la critique. L'onirisme et le sens de la mélodie sont restés depuis une marque de fabrique que l'on retrouvait sur E Volo Love, troisième album pop tissant avec finesse des influences d'Afrique de l'Ouest au fil des morceaux.

5. Sylvan Esso - Radio
Radio (2016, Loma Vista Recordings)

En 2014, c'était avec un travail d'orfèvre sur quelques notes et avec une diction travaillée que le duo Sylvan Esso avait façonné l'imparable Coffee, petit ovni chouchou des radios indés. Une collection de sons superposés avec astuce formait des volutes entêtants sur un fond frugal mais délicat. Le projet de Nick Sanborn et Amelia Meath continuera en 2017 avec un nouvel album qui a été annoncé avec le single Radio. Le tempo est à 120 bpm, le beat mène la danse, et tous les efforts du synthétiseur se font une nouvelle fois voler la vedette par la voix d'Amelia Meath qui articule ses mots à toute vitesse en se permettant de trainer sur les syllabes comme un funambule danserait sur son fil. On se retrouve happé par ce tourbillon dès le refrain en staccato, et plus encore par ces nappes d'éclats qui défilent comme un millier de diodes stroboscopiques en technicolor. On est déjà haletant que Meath pousse encore l'allure en se faisant incisive, sur ce "do you got the moves" qui sonne comme un défi et ces "yeah" à contretemps lâchés avec un fier dédain. Elle micro en main faisant la course aux mots, lui dansant derrière sa table de mixage, sur certaines de leurs prestations scéniques, le duo se produit avec pour seul décor un compte à rebours des 3 minutes et 30 secondes du morceau. C'est ce standard inflexible que les machines de la pop imposent à leurs artistes pour qu'ils passent sur les ondes - d'où le "slave to the radio". L'idée de déclamer une longue diatribe contre ce standard dans un temps contraint renforce le motif d'accélération et accentue cette impression de décompte effréné avant l'explosion. A travers les paroles, Sylvan Esso construit une critique acerbe des chansons jetables à l'authenticité réchauffée tout en s'étonnant du succès de ces chansons creuses dont le public semble se satisfaire.

6. Sébastien Tellier - Divine
Sexuality (2008, Record Makers)

Divine est un morceau immédiat qui s'écoute avec un sourire en coin : il nous entraine dans un pays aux nappes de synthés paillettes où la boule disco tourne au paradis. Les chœurs qui vocalisent en pop-doo-bap sont une amusante référence aux tubes pop d'une époque révolue. Ce territoire au kitsch alléchant et assumé est celui d'un volupté planant, où chaque élément de décor chante "choubidouwap", où l'on tourne à l'infini sur une ligne de basse à quatre notes dont il est impossible de se lasser. Comme sur une bonne partie de l'album Sexuality, Sébastien Tellier chante avec langueur, abuse de soupirs et susurre toutes ses paroles, mais ici il ne parle pas de sexe : Divine faisait partie de la bande-son de Steak, un nanar de Mr. Oizo (Quentin Dupieux) dans lequel le personnage solitaire rêve de faire partie des Chivers, un gang de mecs complètement cools mais réservé à ceux qui ont fait de la chirurgie esthétique. Anecdote de taille, ce morceau produit par Guy-Manuel de Homem-Christo (moitié des Daft Punk) fut la chanson présentée par la France au concours Eurovision 2008. Sébastien Tellier finit 18e sur 25, avec des chœurs plutôt mauvais et une représentation franchement assez difficile à comprendre, au milieu de laquelle le français inhala une bonne dose d'hélium pour altérer sa voix.

7. A Tribe Called Quest - We the People...
We got it from Here... Thank You 4 Your service (2016, Epic)

"We the People of the United States, in Order to form a more perfect Union, establish Justice, insure domestic Tranquility, provide for the common defence, promote the general Welfare, and secure the Blessings of Liberty to ourselves and our Posterity, do ordain and establish this Constitution for the United States of America." Ces mots sont ceux du préambule de la constitution des États-Unis. En 2016, les atteintes régulières aux libertés civiles, le climat détestable de rejet de l'autre attisé par la campagne électorale américaine et le sentiment que les inégalités s'accroissent dans l'indifférence ont poussé de nombreux musiciens américains à s'insurger au travers de leurs chansons. Ces thèmes sont présents dans les albums de Beyoncé, Kendrick Lamar, Solange ou Kevin Morby, mais l'un des albums les plus engagés et marquants de 2016 fut le sixième et album de A Tribe Called Quest. Chanson très politique, We the People... possède une force d'écriture monumentale. L'intro donne le ton : sentiment d'étouffement, sirènes dans le lointain, et dès les premiers mots une charge contre l'impunité de la police et sa "killing-off-good-young-nigga mood" après les nombreuses morts de jeunes noirs abattus sans raison depuis 2012 et la mort de Travyon Martin. Le réquisitoire continue au travers d'un texte implacable truffé de références culturelles pour mieux dénoncer les travers de la société américaine : discriminations et repli sur soi, défiance envers les politiques, ghettos sociaux, culture du divertissement aliénante et centrée sur l'argent, inégalités hommes-femmes, manipulation par les medias... Il y aussi et surtout ce hook formidable placé au milieu d'un rap particulièrement accrocheur sur le beat et la rime : Q-Tip chante sur un ton presque pop le suc de la campagne de Donald Trump. "All you Black folks, you must go / All you Mexicans, you must go / And all you poor folks, you must go / Muslims and gays, boy, we hate your ways / So all you bad folks, you must go", soulignant à la fois par la musique et le verbe combien ce type de refrain est devenu normal. Avec We got it from Here... Thank You 4 Your service, le groupe de hip-hop A Tribe Called Quest signe son retour après 18 ans d'absence. Dans les années 1990, Phife Dawg, Q-Tip et Ali Shaheed Muhammad ont fait figure de pionniers du hip-hop alternatif, renouvelant le genre avec leur ouverture musicale et leur créativité dans les compositions. Ils ont été parmi les premiers à incorporer du jazz à leurs morceaux et à développer un son capable de concurrencer le règne du gangsta rap de la côte Ouest. Fidèles à leur esprit d'ouverture, certaines de leurs nouvelles chansons font figurer du classique ou du rock dans leurs compositions. Si la mort de Phife Dawg en mars n'a pas empêché leur nouvel album d'être achevé, il est probable qu'il s'agisse hélas de leur dernier disque.

8. The New Pornographers - The Bleeding Heart Show
Twin Cinema (2005, Matador)

En tant que supergroupe, les New Pornographers furent l'un des phénomènes musicaux les plus excitants à voir le jour au Canada à la fin des années 1990. Il rassemblait trois des figures majeures de la scène indépendante canadienne de l'époque : Neko Case, Dan Bejar du groupe Destroyer et Carl Newman, membre des groupes Superconductor et Zumpano dans les années 1990. Après la séparation de ces deux derniers groupes, Newman prit la tête des New Pornographers et leur premier album Mass Romantic devint un classique de l'indie pop. Après un léger essoufflement sur leur second opus, les Pornographers revinrent en fanfare avec Twin Cinema en 2005, bourré de chansons catchy sur le mode power-pop où les percussions du batteur Kurt Dahle faisaient merveille. The Bleeding Heart Show est devenu l'un des classiques du groupe, que l'on entend régulièrement en rappel dans leur concerts. Deux couplets d'observation où la batterie est encore discrète derrière les guitares, puis ce "we quit the room" pour se donner de l'air et faire entrer un melodica dans le mix, quelques choeurs à 8 personnes minimum, un lever de batterie et voilà toute la bande lancée à toute berzingue dans une charge renversante. Les New Pornographers fêteront en 2017 leurs vingt ans d'existence ; leur dernier album en date est sorti en 2014, ils ont tourné en 2015. Si le groupe ne semble plus actif pour le moment, ses membres ont publié depuis au moins un album chacun.

9. Angel Olsen - Shut Up Kiss Me
My Woman (2016, Jagjaguwar)

A l'image du regard d'Angel Olsen sur la pochette de son album, My Woman est un album mature, fier et résolu. Il s'agit de l'un des meilleurs de l'année. La voix d'Olsen est une merveille qui commande à une instrumentation rock finement ciselée. Sur Sister, une ballade de presque 8 minutes, tous les instruments déroulent avec légèreté une partition tranquille qui gagne en puissance sans jamais se disperser, avec des accents dont l'émotion rappelle Sharon Van Etten - le morceau aboutit à un solo de guitare qui file des frissons. Sur Woman, quelques notes de basse et un synthé lointain créent une atmosphère ouatée dans laquelle chaque mot s'éveille et s'étire jusqu'à la fragilité, jusqu'à des aigus vibrants et intimes toujours bordés de chaleur par les guitares. Shut Up Kiss Me est un chef d’œuvre rock d'angoisse déchainée où la voix crisse d'aigus perçants, où la batterie attise le feu qui couve et les guitares tranchent des copeaux de révolte. Dans le fracas d'une relation qui s'effondre, Olsen, impérieuse, pointe l'affection insubmersible qui la lie à son amant. La chanson est de l'énergie pure, qui n'a besoin d'aucune béquille, une affirmation grandiose qui se retrouve dans cette vidéo où Olsen fixe la caméra d'un air mutin et dévasté à la fois, seule dans des décors eighties, bomber sur le dos et portant fièrement une perruque argentée. Un régal. La force de My Woman est de faire ressentir dans sa musique les innombrables sentiments qui nous déchirent un être transi, à l'image de ces cris en arrière-plan sur Shut Up Kiss Me, le chaos de l'incertitude et de la passion. Il s'agit du quatrième album d'Olsen, catégorisée folk singer en 2010, un temps révolu. Ici la richesse de son timbre éclate définitivement, sa versatilité musicale apparaît sans limite : elle peut être rocker, crooner, chanteuse folk ou lo-fi, passer du synthpop à la ballade avec une précision remarquable dans la composition. Chaque morceau recèle une puissance rock brillamment maîtrisée qui brûle avec un éclat triomphal.

10. RÜFÜS - Innerbloom
Bloom (2016, Sweat It Out!)

Régulièrement programmés dans les têtes d'affiche des festivals australiens après leur premier album Atlas, les australiens de Rüfüs ont passé le cap du second album en janvier dernier avec Bloom. Sans changer la formule qui a fait son succès parmi les foules enivrées de dance house, le trio de Brisbane propose un album aux influences pop et disco, dans l'ère du temps sans trop d'aspérités. La voix de Tyrone Lindqvist n'est pas inoubliable ; les passages instrumentaux sont agréables mais semblent parfois interchangeables. Pourtant, ça et là se retrouvent quelques éclats. Dernière piste de l'album, Innerbloom laisse une impression plus durable que tous les morceaux qui l'ont précédé. Le thème océanique et les sonorités marines de l'album se parent ici d'un sentiment d'apesanteur. Les deux synthés déroulent des notes nébuleuses, virtuellement infinies, qui s'étirent autour de percussions ordonnées. Même secoué par des percées acides après six minutes, on reste embarqué dans cette exploration intérieure qui conserve sa diffuse mélancolie.

lundi 21 novembre 2016

What Happened, Miss Simone ?



S'il est un seul documentaire que vous devez voir ce mois-ci, c'est peut-être What Happened, Miss Simone ?, une biographie produite par Netflix l'année dernière et que je découvre seulement aujourd'hui. Nina Simone, cette immense reine, cette âme à jamais tourmentée qui a donné au monde tellement d'elle-même méritait au moins ce portrait fidèle, juste et souvent poignant. Le film s'attache à montrer que Miss Simone a poursuivi toute sa vie le rêve de devenir la première pianiste classique afro-américaine, en dépit d'un cadre privé instable, d'une notoriété pesante et d'un esprit rongé à petit feu par des troubles psychologiques. Que de chef d’œuvres cependant laissés derrière elle ! Combien de moments purs ! Preuve parmi tant d'autres, cette reprise de "Stars" au festival de Montreux en 1976 : au bout de quelques notes, Nina Simone s'interrompt et ordonne à une spectatrice de s'asseoir, le bras tendu et l'index menaçant. Puis elle reprend et livre son cœur à chaque mesure. Vraie. Sans fard.

Stars, composée par Janis Ian

Stars, they come and go, they come fast, they come slow
They go like the last light of the sun, all in a blaze
And all you see is glory
Hey but it gets lonely there when there's no one there to share
We can shake it away, if you'll hear a story

People lust for fame like athletes in a game
They break their collarbones and come up swinging
Some of them are crowned
Some of them are downed, and some are lost and never found
But most have seen it all
They live their lives in sad cafés and music halls
And they always have a story

Some make it when they're young
Before the world has done its dirty job
And later on someone will say
"You've had your day, now you must make way"
(Don't they always?)
But you'll never know the pain of using a name you never owned
Years of forgetting what you know too well
That you who gave the crown have been let down
You try to make amends without defending
Perhaps pretending you never saw the eyes of young men at twenty-five
That followed as you walk and asked for autographs
Or kissed you on the cheek and you never can believe they really loved you
Some make it when they're old
Perhaps they have a soul they aren't afraid to bare
Perhaps there's nothing there

But anyway that isn't what I meant to say, I meant to tell about a story
Because we all have stories
I can't remember it anyway
So I'll tell about the mood that's in the United States today
And permeating even Switzerland
It goes

But I continue away until I get it together
Some women have a body men will want to see
And so they put it on display
Some people play a fine guitar, I could listen to them play all day
But anyway, I'm trying to tell my story
Janis Ian told it very well
Janis Joplin told it even better
Billie Holiday even told it even better
We always, we always, we always have a story

The latest story that I know is the one that I'm supposed to go out with

vendredi 11 novembre 2016

Mondo Cozmo



KCRW et l'émission Morning Becomes Eclectic de Jason Bentley ont accueilli la première radiophonique de l'excellent groupe Mondo Cozmo, mené par Joshua Ostrander. Après que le groupe Eastern Conference Champions dont il faisait partie a décidé de se séparer, Ostrander a surmonté une période difficile pour persévérer avec ses propres compositions. Avec le soutien de sa femme il décide d'abandonner l'un de ses deux boulots pour se concentrer sur ses compositions. Aujourd'hui sa popularité reste confinée aux alentours de Los Angeles, mais son single Shine est bien reçu sur les radios alternatives. On trouve beaucoup d'exubérance et d'euphorie dans ses morceaux rock parfois particulièrement personnels. La session dans les locaux de KCRW est l'un des plus prolifiques du groupe. Mondo Cozmo a clairement une belle poignée de singles à revendre mais dont seuls Shine et Hold On to Me sont pour l'instant disponibles. Comme l'indique The Line of Best Fit, il est possible d'obtenir Plastic Soul en envoyant un e-mail à mondocozmo666@gmail.com

Retrouvez l'intégralité de la session ici, ça vaut le détour :
https://www.kcrw.com/music/shows/morning-becomes-eclectic/mondo-cozmo

Setlist :
Plastic Soul
Future Bends
Higher
Hold On to Me
Chemical Dreams
Shine
Here Comes the Sun (The Beatles cover)

samedi 5 novembre 2016

Laughing in the Purple Rain



Le 23 avril 2016 au Barclays Center de Brooklyn, Bruce Springsteen n'ouvrit pas son concert avec le traditionnel Meet Me in the City. Le E Street Band était au complet et venait de prendre son quart sur une scène baignée de lumière violette. Les fans du Boss reconnaissent immédiatement les premiers accords de Purple Rain, cette ballade entre rock et gospel de plus de huit minutes qui avait consacré Prince & The Revolution en 1984. Deux jours plus tôt, le corps sans vie de Prince avait été retrouvé dans son studio de Paisley Park. Purple Rain était son titre emblématique et fut probablement joué des centaines de fois à travers le monde dans les semaines qui suivirent. Parmi les hommages qui furent rendus à l'un des plus talentueux musiciens contemporains, celui de Springsteen et du E Street Band résonne d'une ferveur particulière, d'un géant du rock à un autre. Steve Van Zandt a la mine plus grave encore qu'à l'accoutumée, Max Weinberg est particulièrement appliqué et c'est Nils Lofgren qui se charge du transcendental solo de guitare, point d'orgue de la chanson. On voit alors Springsteen exulter en retrait et le groupe et le public avec lui, parce qu'au-delà du salut à Prince, jouer sa chanson est un plaisir immense pour chaque personne présente. Telle est l'empreinte éternelle laissée par Prince dans la musique moderne.

mardi 11 octobre 2016

La Mixtape #57



La mixtape est de retour après une pause salutaire. Cette compilation de mes coups de cœur récents ne sera plus mensuelle : être soumis à l'échéance devenait une gêne plus qu'une impulsion. Plus de temps, c'est plus de certitudes dans le choix des morceaux, et plus de confort dans l'écriture. Voici donc une nouvelle sélection, 8 chansons sur 43 minutes de musique, avec un fort accent 2016 dans cette sélection. Chausse ton casque ou allume tes enceintes, et laisse-toi guider.


1. Michael Kiwanuka - Cold Little Heart
Love & Hate (2016, Polydor)

Il y a quelque chose de grave et quelque chose d'ancien, une respiration, un soupir qui affleure, en écho, par-delà la pénombre originelle. Une forme émerge, sculptée par esquisses, esquissée par notes fragiles, doucement mais sûrement comme ce violoncelle qui se renforce, là derrière. Puis, au bout de deux minutes et demie, une naissance. Michael Kiwanuka est à la guitare. Tendre, puis fier avec des accents d'Hendrix sur cordes. On y est, en plein cœur du miracle, presque à mi-chemin et alors, sa voix de damné qui chavire. Bleeding / I'm bleeding / My cold little heart / Oh I can't stand myself. Cold Little Heart, ce tour de force de 10 minutes, ouvre Love & Hate, le second album de Michael Kiwanuka. Ce londonien né de parents ougandais, déjà acclamé pour son coup d'essai en 2012, revient épaulé par Danger Mouse (producteur des meilleurs albums de The Black Keys, Gorillaz, Gnarls Barley, Broken Bells...) pour faire éclater toute la sensibilité de sa soul en l'espace de dix morceaux variés, riches, vibrants et maîtrisés. Pour son premier single, Black Man in a Black World, il avait choisi un chant de labeur rythmé et fier, dans une année où les minorités noires ont souvent dû réaffirmer leur identité et leur place. Ce sont néanmoins les morceaux plus lents qui dégagent une vraie force, née d'une quête spirituelle ressentie comme plus authentique, plus sincère que chez la plupart de ses contemporains.

2. The Avalanches - Because I'm Me
Wildflower (2016, XL Recordings)

Leur premier et seul album les avait consacrés comme les rois du sample, comme des maestros du patchwork audio au goût rétro. C'était en 2000, c'était Since I Left You. Cet été, le groupe australien The Avalanches a fait son grand retour après seize années d'absence. Wildflower est le digne successeur de leur opus premier, encore une fois une fanfare de couleurs et d'énergie travaillée autour d'enregistrements superposés, déformés, collés ou cousus tous ensemble. Sur Because I'm Me, un jeune garçon chante à tue-tête ce qu'il entend sur son walkman, dans la rue et sans égards pour les passants autour. L'instru est un sample du hit R&B Want Ads que le trio de belles Honey Cone enregistra à Detroit pour le label Hot Wax en 1971. Pour rapper sur ce morceau d'histoire, The Avalanches invitent Sonny Cheeba et Geechi Suede, du duo Camp Lo, à propulser leurs rimes accrocheuses le temps de deux couplets. Leur rap effréné où les assonances claquent à chaque syllabe consacrent la voie prise par Wildflower, qui laisse une grande place à la musique originale et se démarque ainsi de Since I Left You.

3. Bob Dylan - To Ramona
Another Side of Bob Dylan (1964, Columbia)

Écoute bien, car c'est une valse. "Ramona / Come closer / Shut softly / Your watery eyes". Un-deux-trois. Robert Zimmerman te tient dans ses bras. Peut-être est-ce votre dernière danse. La chanson n'est pas lente, c'est simplement un poème. Écoute bien, Ramona, puisque Dylan te dit : "Your magnetic movements / Still captures the minutes I'm in". Tu l'as ensorcelé. Il chancelle, un-deux-trois. Il hésite, car toi-même tu vacilles. Ses allitérations attaquent à trois temps, il appuie dessus comme pour reprendre pied. Partir, ou rester ? Ce n'est pas le Dylan qui accuse, ce n'est pas le jeune homme qui chante les causes sociales, car l'on n'est pas sur The Times They Are A-Changing. Cet album, c'est Another Side of Bob Dylan. Huit mois plus tard, un autre visage, un autre type de flamme, un autre genre d'ardeur. Un-deux-trois, encore une autre fois, la guitare est toujours nue, la voix n'a pas changé mais l'harmonica retombe des lèvres sur une note pensive.

4. Kanye West - Famous
The Life of Pablo (2016, Roc-A-Fella / Def Jam Recordings)

L'un des faits d'armes qui a cimenté l'image d'extravagant narcissique qui sied si bien à Kanye West est son irruption sur scène pour interrompre un discours de Taylor Swift aux MTV Video Music Awards de 2009. Lui prenant le micro, il déclara que la récompense pour le meilleur album de l'année aurait dû être attribué à Beyoncé. Swift était récompensée pour l'immense succès de son album country Fearless. L'incident fut ultra-médiatisé et West estime, comme il le scande sur Famous qu'il a rendu célèbre celle qui ne s'était pas encore essayée à la pop music. Les signes de son égo démesuré se retrouvent aussi dans sa scénographie : pour sa tournée Saint Pablo, il se produit en lévitation sur une plateforme suspendue au-dessus de la fosse où s'agitent ses disciples. S'il est provocateur jusqu'à l'outrance, il faut bien reconnaître que Kanye est un fin utilisateur de la citation musicale. Ici il demande ici à Rihanna de reprendre des strophes de Do What You Gotta Do et, fait rare, effectue un sample de l'original, en rappel pour conclure la chanson sur la voix suave de l'immense Nina.

5. Bon Iver - 22 (OVER S∞∞N)
22, A Million (2016, Jagjaguwar)

Pour son troisième album, le minimaliste Justin Vernon s'est donné de grands moyens. Le succès de ses deux premiers opus lui a permis d'investir autour de son refuge d'Eaux Claires, en créant notamment un studio du nom d'April Base sur lequel règne désormais la Messina. Ce nom de sirène est celui de l'ingénieur Chris Messina, qui a trafiqué une alliance de matériel et de logiciel descendants du vocoder pour donner libre cours aux rêves harmoniques de Bon Iver. Alors que l'auto-tune pointait subtilement sur The Wolves, Act I & II de son très acoustique et For Emma, Forever Ago, aucune chanson n'échappe ici à des caresses numériques qui, à la première écoute, paraissent des transgressions. Sur 22 (OVER S∞∞N), qui ouvre l'album, on entend une voix immédiatement retraitée par ordinateur, et une note suspendue du début qui semble branchée sur courant alternatif. Les harmonies y possèdent cependant une magie propre à Bon Iver, un mélange de repos et de rêve bercé de douleur. Dans la lignée de 33 "GOD" ou 29 #Strafford APTS, c'est un bon portrait de ce nouvel album. On y trouvera aussi bien des élégies magistrales 8 (circle) où le maestro Vernon s'appuie sur son fidèle "Sad Sax of Shit" (le reste de son groupe) tandis que de pistes comme 715 - CR∑∑KS semblent tout bonnement indignes de l'album.

6. John Cale et Brian Eno - Spinning Away
Wrong Way Up (1990, Opal / Warner Bros)

Wrong Way Up n'est pas la première rencontre de John Cale et Brian Eno, mais une telle association pleine et entière reste un évènement inédit pour les deux avant-gardistes. Ces deux anglais bidouilleurs du rock, arpenteurs du monde musical, ces deux défricheurs dont les expérimentations respectives ont fait évoluer le genre et influencé tant d'artistes, sont toujours restés relativement dans l'ombre. A eux deux, cependant, ils ont travaillé avec U2, les Talking Heads, David Bowie ou Patti Smith, sans oublier que John Cale fit partie du Velvet Underground et Eno de Roxy Music. Leur carrière est déjà faite lorsqu'ils composent ensemble ces dix chansons étonnamment proches de la pop, aux guitares soigneusement pincées, aux percussions attentionnées, qui se place à la frontière entre musique électronique et rock progressif. Leurs harmonies n'ont pas le lyrisme des voix de leurs illustres collaborateurs, mais l'ensemble dégage un éclat solaire, sincère, optimiste comme sur Spinning Away, où Eno s'impose au chant tandis que Cale enregistre une ligne de basse baladeuse et des montées d'alto scintillantes. Le disque n'est pas novateur, mais contrairement à beaucoup d'albums du tournant des années 1990 il n'a pas pris une ride, preuve sans doute de sa modernité.

7. Hamilton Leithauser + Rostam - In A Black Out
I Had a Dream That You Were Mine (2016, Glassnote Records)

The Walkmen, cette bande de fauteurs de troubles qui ont marqué la résurgence rock new-yorkaise des années 2000, sont en hiatus depuis 2014. Trois des membres du groupe mènent leur carrière en solo, dont Hamilton Leithauser, celui qui se flinguait les cordes vocales sur ce fracas héroïque qu'est The Rat. Pour son nouvel album il s'est associé à Rostam Batmanglij, qui a quitté Vampire Weekend dont il était l'arrangeur aux doigts de fée, pour produire à tout va sous le nom de Rostam ("Batman" devait être pris). Au vu de leurs styles respectifs, l'alliance paraît singulière mais fonctionne : I Had A Dream That You Were Mine est un des bons albums de ce début d'automne. Les deux musiciens y prennent le micro, même si c'est Leithauser que l'on entend le plus, tantôt crooner tantôt punk à bout de souffle. "I use the same voice I always had", chante-t-il sur Sick Dog. Avec un rideau de cordes et des chœurs d'église, c'est un morceau en deux temps : d'abord ballade nocturne puis virée possédée, où Leithauser trouve encore un occasion de se perdre en évoquant des images révolues.

8. Karl Blau - Fallin' Rain
Introducing Karl Blau (2016, Bella Union)

A la façon dont les premières notes de Fallin' Rain s'égrènent timidement sur un sable d'or, on ressent une candeur et une fragilité d'innocence. Comme une brise tiède décoifferait un gosse en bord de mer, sous un crépuscule ocre et neige après une journée sèche. Prenant l'enfant au creux de ses bras, un adulte ramène sur son cœur l'insouciance. Dans ce battement régulier, dans cette poitrine, c'est de l'assurance, c'est de l'amour, et puis de la tristesse aussi. Une tristesse lasse, diffuse, consciente d'un monde qui ne cesse de sombrer. Les sens abreuvés de désespoir, voilà cet homme qui ne retient plus ses larmes : le monde l'a déçu. En reprenant une ballade country du rockeur Link Wray composée en 1971, Karl Blau a composé une mélodie d'une mélancolie obsédante. On retrouve avec lui Jim James (My Morning Jacket) et les chœurs lancinants de Laura Veirs pour ce qui est sans doute le sommet de cet album de reprises de chansons oubliées, héritées de la scène country de Nashville dans les années 60 et 70.
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